Moi, malade mental? Ça va pas!

Tahar Ben Jelloun.

ChroniqueLe problème au Maroc, c’est que la maladie mentale reste du domaine du secret et du non-traitement. Les psychiatres et psychanalystes installés dans les grandes villes sont conscients que leur travail est difficile. C’est une question taboue. On n’en parle pas. On fait comme si tout allait bien et on oublie. Mais ceux et celles qui souffrent de bipolarité ne connaissent pas le chemin à prendre en vue d’une guérison.

Le 25/05/2026 à 11h00

La bipolarité est une maladie mentale assez répandue, difficile à diagnostiquer et à traiter.

Le journaliste de la matinale de France-Inter, Nicolas Demorand, a brisé le silence et a déclaré sur les antennes un matin qu’il était «un malade mental, atteint de bipolarité». Il a écrit un livre qui a eu un grand retentissement, car c’est la première fois qu’un témoignage précis et sans concession sur cette maladie est rendu public. Voici ce qu’il écrit sur la couverture du livre «Intérieur nuit» (Éditions les Arènes):

«Les évènements racontés dans ce livre se déroulent sur plus de vingt ans. Pendant toutes ces années, je me suis tu. Aujourd’hui, j’écris en pensant à toutes celles et ceux, des centaines de milliers, peut-être des millions, qui souffrent en silence du même mal.»

La lecture du livre a bouleversé beaucoup de gens. Depuis, ce journaliste a arrêté d’animer son émission et se repose en attendant d’aller mieux.

Mais ce qu’on apprend dans ce récit, c’est qu’aller mieux est un objectif difficile à atteindre. Car la maladie creuse son sillon dans le corps et l’âme de la personne. Par ailleurs, on a du mal à en connaitre l’origine et surtout les moyens de la combattre.

Nous connaissons tous autour de nous des bipolaires (avant on utilisait l’expression «maniaco-dépressif»). On dirait que ce sont des personnes à double personnalité. Tantôt calmes et normales, tantôt agitées et dépressives.

Cette maladie est définie ainsi :

«Le trouble bipolaire est une maladie psychique chronique responsable de dérèglements de l’humeur avec, le plus souvent, une alternance d’états d’exaltation et de dépression.»

«La maladie mentale devrait devenir une cause nationale dégagée des préjugés et de la honte. »

—  Tahar Ben Jelloun

Je me souviens de mes années d’études en psychologie, quand on faisait des stages à l’hôpital psychiatrique de Salé, de ce que nous disait notre professeur: «Il est une maladie mentale qui se dissimule dans des comportements apparemment normaux, et qui surgit au moment où l’on ne s’y attend pas. C’est ce qui rend la personne ‘maniaco-dépressive’. Sachez qu’elle est difficile d’être soignée car, souvent, le malade ne reconnaît pas son trouble. Or, la reconnaissance du mal est une étape nécessaire pour le travail de guérison».

Impressionnés par les malades que le professeur nous présentait, nous nous demandions, si nous aussi, nous étions malades sans le savoir. Ce phénomène de transfert est assez fréquent quand on étudie les maladies mentales.

Il y a évidemment des médicaments, des anti-dépresseurs dont les effets secondaires sont assez dangereux. Puis, il y a la psychothérapie, épreuve longue et complexe. La psychanalyse parvient parfois à l’arrêter, mais pour cela il faut compter des années d’analyse et une volonté forte afin de s’en sortir.

Le problème au Maroc, c’est que la maladie mentale reste du domaine du secret et du non-traitement. Les psychiatres et psychanalystes installés dans les grandes villes sont conscients que leur travail est difficile. C’est une question taboue. On n’en parle pas. On fait comme si tout allait bien et on oublie. Mais ceux et celles qui souffrent ne connaissent pas le chemin à prendre en vue d’une guérison. Ils s’enferment chez eux et s’isolent, loin de tout lien social. Ce qui aggrave leur mal.

Les médias pourraient organiser des débats sur le problème de la maladie mentale en général. En parler, c’est déjà une étape pour sortir de la solitude meurtrière de ces personnes qui ne savent pas à qui confier leur mal-être accompagné de conduites suicidaires.

Témoigner, partager ses souffrances, en débattre. Cela ferait avancer les choses, et donner aux malades un peu d’espoir de guérir un jour.

Handicap sérieux dans la vie quotidienne, la maladie mentale devrait sortir du silence et du secret. Pour cela, elle devrait devenir une cause nationale dégagée des préjugés et de la honte. Une pédagogie basée sur l’information est nécessaire car, ne pas nommer la maladie ne peut en aucun cas soulager le malade et l’aider à vaincre ces moments de crise où le mal-être peut dans certains cas aboutir au suicide.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 25/05/2026 à 11h00