Près de 75% des variétés locales de blé et d’orge ont disparu au cours des dernières décennies au Maroc. Cette estimation, issue de l’avis rendu public le 20 mai 2026 par le Conseil économique, social et environnemental (CESE), résume la dégradation silencieuse, mais accélérée, du capital naturel marocain. Malgré un patrimoine reconnu comme l’un des plus riches du bassin méditerranéen et du continent africain, avec 25.597 espèces animales, 7 491 espèces végétales et un taux d’endémisme de 17,19% pour les plantes vasculaires, le Maroc voit ses écosystèmes s’éroder à un rythme alarmant, indique le quotidien Les Inspirations Éco.
Dans un document intitulé «La biodiversité au Maroc: pour une gouvernance renouvelée au service d’un développement territorial durable», adopté à l’unanimité le 22 décembre 2025, le CESE dresse un constat sans concession: «la biodiversité ne peut être réduite à une simple liste d’espèces. Elle constitue un système vivant structurant, visible et invisible, qui conditionne la résilience des écosystèmes, la santé humaine et la durabilité des systèmes de production».
L’érosion de l’agrobiodiversité est particulièrement préoccupante. «En l’espace de cinq décennies, près de 75% des variétés locales de blé et d’orge ont disparu, sous l’effet combiné de l’homogénéisation des systèmes de production, de la diffusion des variétés hybrides et de l’intensification des pratiques agricoles», indique l’avis. Par ailleurs, «la teneur moyenne en matière organique des sols est estimée à environ 1,3%, un niveau inférieur au seuil requis pour assurer la durabilité de la fertilité des sols». Les écosystèmes marins ne sont pas épargnés: «plusieurs stocks halieutiques sont aujourd’hui exploités à des niveaux proches, voire au-delà du rendement maximal durable, ce qui les menace d’effondrement», alerte le CESE, citant notamment l’espadon, le merlu blanc, la daurade rose ou la crevette rose. Les rejets de pêche, estimés jusqu’à 22,8% des captures, et les pratiques de pêche illicite, non déclarée et non réglementée, aggravent la situation. Les zones humides, les forêts et les oasis subissent également des pressions croissantes: «plus de 80% des zones clés de biodiversité d’eau douce se situent hors des aires protégées officielles», note l’évaluation nationale de la biodiversité.
Face à cette dégradation, la gouvernance actuelle est pointée du doigt. «La gouvernance de la biodiversité demeure marquée par des logiques de gestion en silos, limitant son intégration transversale dans les politiques publiques», explique Abderrahim Ksiri, membre du Conseil et rapporteur de l’avis, cité par Les Inspirations Éco. «La coordination entre les secteurs concernés reste encore très perfectible, avec des articulations limitées entre les politiques agricoles, hydriques, environnementales, territoriales et financières». Le CESE propose donc une architecture de rupture: l’adoption d’une loi-cadre dédiée à la biodiversité, ainsi que le rattachement de la Commission nationale du changement climatique et de la biodiversité au chef du gouvernement, afin d’en faire «une instance de pilotage stratégique et d’arbitrage intersectoriel».
Parmi les autres recommandations, le Conseil appelle à «unifier et moderniser l’arsenal juridique de protection de la biodiversité», en intégrant explicitement les habitats naturels, les espèces vulnérables, la biosécurité, l’évaluation environnementale stratégique et la réparation des dommages écologiques graves. Il plaide aussi pour «accélérer le recours aux solutions fondées sur la nature», en mobilisant les écosystèmes naturels et les savoir-faire traditionnels, et pour une «valorisation économique durable» de la biodiversité, citant des exemples d’autres pays (Namibie, Niger, Pérou) et marocains (arganeraie, safran, plantes aromatiques et médicinales).




