La haine anti-marocaine gagne dangereusement du terrain en Espagne

Des membres du groupuscule espagnol d’extrême droite Núcleo Nacional manifestent à Madrid au lendemain de l’entrée de migrants à Sebta. (Photo: AFP)

La crise migratoire de Sebta a servi de carburant aux groupuscules d’extrême droite, qui multiplient les rassemblements et les messages hostiles aux Marocains et aux musulmans. Alors que les crimes et incidents de haine atteignent des niveaux records, l’Espagne risque de voir s’éroder le modèle de coexistence qui l’a longtemps distinguée du reste de l’Europe.

Le 03/08/2026 à 15h12

Port d’Algésiras, dimanche 2 août 2026. Sur les quais, les ferries mettent le cap sur Sebta et Tanger. En pleine opération Marhaba, des centaines de Marocains venus de France, des Pays-Bas et d’autres pays européens traversent le port pour regagner le Royaume. Au milieu de cette foule, plusieurs jeunes arborent des bracelets aux couleurs de l’Espagne et portent sacs à dos, drapeaux et pancartes frappés de slogans sans équivoque: «Ennemis de l’Espagne» ou encore «Les Marocains dehors».

Cette scène illustre le climat qui s’est installé dans certaines régions espagnoles depuis la crise migratoire de Sebta. Tandis que des dizaines de milliers de familles marocaines traversent le pays pour rentrer chez elles, une poignée de groupuscules d’extrême droite cherche à détourner une urgence frontalière pour en faire un affrontement identitaire. Leurs attaques ne visent plus seulement la politique migratoire: elles ciblent désormais ouvertement les Marocains.

La veille, cette agitation avait déjà gagné Sebta. Alvise Pérez, chef de Se Acabó La Fiesta (SALF), et une vingtaine de militants du groupuscule d’extrême droite Núcleo Nacional avaient débarqué dans la ville, affirmant être venus pour «défendre l’Espagne».

Or, la plupart des personnes entrées irrégulièrement avaient déjà quitté la ville. Cette arrivée ne répondait donc à aucune urgence sur le terrain. Elle visait surtout à exploiter l’émotion suscitée par la crise, à accréditer l’idée d’une prétendue invasion et à transformer Sebta en vitrine de l’extrême droite.

L’accueil réservé aux militants a toutefois été bien différent de celui qu’ils espéraient. Alors qu’il se trouvait dans un établissement en compagnie de l’agitateur numérique Vito Quiles, Alvise Pérez a été pris à partie par plusieurs habitants, qui l’ont accusé de «s’en prendre aux plus faibles» et d’instrumentaliser une situation particulièrement douloureuse.

Face à la pression des contre-manifestants, la Police nationale a dû l’escorter jusqu’au port. La vingtaine de membres de Núcleo Nacional qui comptait se rassembler sur la place de los Reyes a connu le même sort. Eux aussi ont été contraints de quitter les lieux sous protection policière, suivis jusqu’au port par une caravane de motos et de voitures dont les conducteurs les conspuaient à coups de klaxon.

De la contestation politique à la stigmatisation de toute une communauté

Les manifestations ne se sont pas limitées à Sebta. Durant le week-end, plusieurs rassemblements ont été organisés devant l’ambassade du Maroc à Madrid ainsi que devant les consulats du Royaume dans différentes villes espagnoles, notamment à Palma et Almería.

Selon la Délégation du gouvernement, quelque 1.200 personnes se sont réunies devant l’ambassade du Maroc à Madrid. Aux critiques de la gestion de la crise se sont mêlés des slogans tels que «Une Espagne chrétienne, pas musulmane». Une formule qui ne remet plus simplement en cause une politique migratoire, mais nie la place de millions de citoyens et de résidents musulmans au sein de la société espagnole.

La militante néonazie Isabel Peralta a elle aussi pris part au rassemblement, allant jusqu’à effectuer un salut nazi devant l’ambassade. Sa présence est loin d’être anodine. En 2025, elle avait été condamnée à un an de prison pour des propos haineux tenus lors d’une autre manifestation devant la même ambassade, en mai 2021. Elle avait alors appelé à combattre «l’envahisseur», en prenant directement pour cibles les Marocains et les musulmans.

Cinq ans plus tard, cette même rhétorique resurgit dans les rues, portée par une nouvelle crise migratoire et démultipliée par les réseaux sociaux.

À Palma, plusieurs centaines de personnes ont également manifesté devant le consulat du Maroc, scandant des slogans antigouvernementaux et identitaires. À Almería, près d’une centaine de manifestants se sont réunis devant la représentation consulaire. Relayées par des vidéos, des messages viraux et des comptes militants, ces mobilisations présentent la crise non plus comme une urgence à gérer, mais comme le nouvel épisode d’un prétendu affrontement entre l’Espagne, le Maroc et l’islam.

Des chiffres qui confirment l’ampleur du phénomène

Les événements survenus dans le sillage de la crise de Sebta ne sont pas isolés. En 2025, l’Espagne a recensé 2.417 crimes et incidents de haine, soit une hausse de 23,6% en un an et le niveau le plus élevé depuis le début des statistiques officielles. Le racisme et la xénophobie en demeurent le premier mobile, avec 934 cas, en augmentation de 16,1% par rapport à 2024.

La progression de l’islamophobie est particulièrement inquiétante. Les incidents qui lui sont liés ont bondi de 133% en un an, tandis que leur nombre sur Internet a augmenté de 450%. Les ressortissants marocains comptent par ailleurs parmi les étrangers les plus visés par les actes de haine.

L’Observatoire espagnol du racisme et de la xénophobie a également relevé que 85% des messages haineux visant les immigrés en avril 2026 cherchaient à les discréditer. Dans 55% des cas, ils étaient présentés comme une menace; dans 30%, les auteurs réclamaient leur expulsion.

Le procédé est désormais bien rodé: un délit, une arrivée de migrants ou une crise à la frontière suffit à mettre en accusation toute une communauté. Des images sorties de leur contexte circulent, les rumeurs se confondent avec les faits et les individus s’effacent derrière des catégories érigées en menace: «Les Marocains», «les musulmans» ou «les immigrés».

L’exception espagnole vacille

Pendant longtemps, l’Espagne a fait figure d’exception en Europe. Contrairement à d’autres pays du continent, l’arrivée de millions d’immigrés n’y avait pas immédiatement favorisé l’émergence d’une grande force politique xénophobe. Le souvenir encore présent de l’émigration espagnole, l’intégration au quotidien et une société relativement ouverte avaient contribué à contenir les discours les plus radicaux.

En 2024 encore, l’Espagne figurait parmi les pays européens les plus favorables à l’immigration. Pas moins de 80% des Espagnols estimaient qu’une politique active d’intégration constituait un investissement nécessaire à long terme, soit onze points de plus que la moyenne européenne.

Mais cet acquis reste fragile. En septembre 2024, 30,4% des personnes interrogées dans le cadre du baromètre du Centre de recherches sociologiques considéraient l’immigration comme le principal problème du pays, contre seulement 16,9% deux mois plus tôt. Une progression spectaculaire qui montre à quelle vitesse l’opinion peut basculer lorsque le débat politique et médiatique ne parle plus d’immigration qu’en termes d’«invasion», de «chaos» ou de «menace».

L’entrée de Vox dans les institutions avait déjà mis fin à l’exception politique espagnole. Désormais, des mouvements encore plus radicaux tentent de tirer le débat vers des positions ouvertement racistes. Leur poids ne se mesure pas seulement à leurs résultats électoraux ou au nombre de personnes qu’ils rassemblent. Il tient surtout à leur capacité à imposer leurs mots et leurs thèmes à des formations plus importantes, jusqu’à faire entrer dans le débat public des idées autrefois cantonnées aux marges.

Lorsque «Marocain» devient synonyme de délinquant, que l’identité musulmane est présentée comme incompatible avec l’identité espagnole et qu’une urgence migratoire est dépeinte comme une guerre raciale, l’extrême droite a déjà remporté une première victoire.

Par Faiza Rhoul
Le 03/08/2026 à 15h12