À Ceuta (Sebta), ces derniers jours, les récits ont pris le pouvoir sur les faits. Chacun avait son histoire à raconter, son compte à régler, son idéologie à défendre, entre désinformation, théories du complot, et extrapolations hasardeuses.
Je propose ici l’autopsie de cette crise devenue le révélateur d’une véritable rupture de la pensée critique. Même certains des experts les plus reconnus ont succombé à la tentation du conspirationnisme, de la surinterprétation ou de l’instrumentalisation politique. Le problème n’était pas la diversité des opinions. Le problème était l’abandon complet de la méthode.
Ceuta et le complotisme de tous bords
La crise de Ceuta n’a pas seulement révélé les fragilités de la gestion migratoire. Elle a mis au jour une crise plus profonde: notre tendance collective à confondre les faits établis, les hypothèses plausibles et les lectures idéologiques.
En quelques heures, chacun avait déjà son complot. Le Maroc chercherait à faire pression sur l’Espagne pour récupérer Ceuta et Melilla; il punirait Pedro Sánchez pour son déplacement en Algérie; il serait la main secrète de Donald Trump et de Benyamin Netanyahou, chargée de sanctionner Madrid pour son soutien à Gaza. Les hypothèses étaient déjà devenues des certitudes.
Dans d’autres scénarios, le Maroc devenait l’instrument des extrêmes droites européenne et américaine, désireuses de démontrer que la politique de régularisation de Sánchez serait catastrophique, qu’elle provoquerait «l’invasion» de l’Espagne et de l’Europe et confirmerait le fantasme du «grand remplacement». Dans certains discours de la droite américaine, la crise de Ceuta a même été mobilisée pour illustrer le risque qu’une victoire démocrate en novembre 2026 conduise à une «invasion migratoire» comparable aux États-Unis.
Sans enquête, sans preuves et sans recul, les théories du complot se sont mises à pleuvoir: «le Maroc mène une guerre hybride contre l’Espagne»; les États-Unis utiliseraient Rabat comme relais géopolitique; le Mossad ou la CIA seraient derrière les mouvements de population; l’Europe conspirerait contre l’Espagne.
«Demain, une autre crise éclatera ailleurs. Continuer à confondre analyse, militantisme et idéologie ne fera que reproduire les mêmes erreurs, les mêmes raccourcis et les mêmes aveuglements»
— Lahcen Haddad
L’information est ainsi devenue un concours de certitudes. La chronologie et la coïncidence ont été érigées en preuves d’une causalité entièrement fabriquée. Dans cette guerre narrative, chaque camp possédait déjà son scénario avant même que les enquêtes ne commencent.
Ceuta est devenue un écran sur lequel chacun a projeté ses propres obsessions.
Pour une partie de la gauche radicale, le Maroc incarne un régime jugé conservateur et réactionnaire. La crise de Ceuta serait ainsi l’instrument d’une stratégie visant à affaiblir Pedro Sánchez au profit d’intérêts américains et israéliens.
À l’inverse, une partie de la droite nationaliste ou néo-franquiste y voit la confirmation d’un Maroc expansionniste qui nourrirait désormais des ambitions sur Ceuta, Melilla, voire – dans les scénarios les plus extravagants – sur les îles Canaries. Dans cette lecture, les événements constitueraient un acte délibéré de «guerre hybride» dirigé contre l’Espagne.
Certains milieux pro-israéliens ou proches du mouvement MAGA ont présenté la crise comme une démonstration des conséquences des politiques migratoires européennes ou comme un épisode de la confrontation politique autour du soutien espagnol à Gaza. À l’opposé, certains courants proches de l’Iran ou de la mouvance dite de «l’axe de la résistance» ont décrit Ceuta comme une opération coordonnée entre le Maroc, Israël et les États-Unis destinée à punir l’Espagne pour ses positions sur Gaza.
Ces lectures ont un point commun: elles se contredisent souvent les unes les autres, parfois frontalement, mais elles reposent sur le même mécanisme intellectuel. Elles partent d’une conclusion idéologique préétablie, puis sélectionnent les faits susceptibles de la confirmer, au lieu de partir des faits pour construire une explication. La cohérence du récit y remplace la démonstration, et la conviction tient lieu de preuve. Autrement dit, la conclusion précède l’enquête.
Les psychologues décrivent ce mécanisme sous le nom de biais de confirmation: nous retenons plus volontiers les informations qui confortent nos convictions que celles qui les contredisent.
Les faits sont tragiques. Les interprétations les ont transformés en spectacle
Il s’agit d’abord d’un mouvement migratoire exceptionnel, né dans un environnement où plusieurs facteurs se sont combinés: la propagation rapide de rumeurs sur les réseaux sociaux, la mobilisation soudaine de milliers de personnes, l’action des réseaux de passeurs, les interprétations suscitées par la décision de la justice andalouse concernant les retours automatiques, ainsi que les débats autour de la politique de régularisation engagée par le gouvernement de Pedro Sánchez. Aucun de ces facteurs, pris isolément, n’explique la crise. C’est leur combinaison qui permet d’en comprendre la dynamique.
Qu’on la juge pertinente ou contestable, la politique de régularisation de Sánchez peut contribuer à intégrer des personnes déjà présentes en Espagne et à répondre aux pénuries de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs, notamment l’agriculture et la construction. Mais, sortie de son contexte et déformée sur les réseaux sociaux, elle a également pu nourrir l’illusion d’une ouverture immédiate des frontières ou d’une possibilité d’installation automatique en Espagne.
Dans les premières heures, les autorités ont été débordées des deux côtés de la frontière. Il est aisé, a posteriori, de dénoncer un prétendu laxisme. Mais toute analyse sérieuse doit tenir compte des contraintes opérationnelles auxquelles étaient confrontées les autorités des deux côtés de la frontière. Face à des dizaines de milliers de personnes convergeant simultanément vers la côte, les capacités d’intervention sont nécessairement limitées. Un recours massif à la force aurait soulevé des questions juridiques, humanitaires et politiques considérables.
La question n’est donc pas de nier les insuffisances initiales, mais de comprendre la réalité opérationnelle. Ce qui importe également, c’est la réaction qui a suivi: la coopération rapide entre le Maroc et l’Espagne a permis de rétablir le contrôle, d’organiser les retours et d’éviter la poursuite des franchissements.
Toute critique sérieuse devrait également préciser quelles alternatives réalistes, conformes au droit et applicables dans l’urgence, auraient pu être mises en œuvre.
Les démocraties ont besoin d’analystes, pas de procureurs
Une accusation aussi grave que celle de «guerre hybride», d’opération orchestrée par un État ou de complot international ne devrait jamais être avancée sans éléments solides.
La question n’est pas simplement: «Qui a raison?» Elle est plutôt: quel niveau de preuve exigeons-nous avant de transformer une hypothèse en certitude?
Ce qui m’a le plus frappé, c’est que de nombreux analystes, à quelques exceptions près, ont confondu coïncidence, succession chronologique et causalité. Parce que plusieurs événements se produisent au même moment, ou l’un à la suite de l’autre, on en déduit aussitôt qu’il existe une conspiration, une instrumentalisation de la migration ou une opération de guerre hybride.
Le schéma explicatif est alors déjà prêt. Pour les uns, il s’agit de l’impérialisme américain, du sionisme israélien et de la «réaction arabe». Pour les autres, d’un Maroc expansionniste, d’une guerre hybride ou d’un complot migratoire. Il suffit de relier quelques événements, d’identifier des intérêts convergents et de construire le narratif conspirationniste le plus spectaculaire.
Or la simultanéité ne prouve pas la coordination.
La chronologie ne prouve pas la causalité.
L’existence d’intérêts communs ne démontre pas l’existence d’un plan concerté.
Dans le débat sur Ceuta, la vérité a probablement été la première victime. Non pas seulement parce que de fausses informations ont circulé, mais parce que trop d’analystes ont renoncé à la méthode, à la prudence et à l’exigence de preuve au profit de constructions narratives ridéologiquement séduisantes.
La vraie leçon de Ceuta
Demain, une autre crise éclatera ailleurs. Continuer à confondre analyse, militantisme et idéologie ne fera que reproduire les mêmes erreurs, les mêmes raccourcis et les mêmes aveuglements.
Ces dérives nourrissent les stéréotypes, renforcent les discours xénophobes et offrent un terrain fertile à toutes les formes de radicalisation politique. À force de transformer chaque événement en confirmation d’une construction narrative préétablie, on ne comprend plus les crises: on les instrumentalise.
Les démocraties sont certes menacées par les crises qu’elles traversent. Mais elles le sont aussi par un débat public qui renonce à la rigueur, à l’esprit critique, à la prudence et au sens de la responsabilité intellectuelle et politique.
La véritable leçon de Ceuta est donc celle-ci: face à une crise, la première responsabilité n’est pas de choisir immédiatement son camp, mais de distinguer les faits, les hypothèses et les convictions.
Ceuta n’a pas seulement révélé une crise migratoire. Elle a révélé une crise de notre manière de penser les crises.




