Budget 2027–2029: derrière la résilience, l’exigence d’une véritable efficacité publique

Lahcen Haddad.

Lahcen Haddad.

ChroniqueAu-delà des montants engagés et des équilibres préservés, la véritable mesure de la performance publique réside dans sa capacité à améliorer durablement la vie des citoyens.

Le 23/07/2026 à 16h11

L’exposé présenté par la ministre de l’Économie et des Finances constitue un document solide, riche en données et en informations sur les orientations économiques et budgétaires du gouvernement pour la période 2027-2029. Il met en évidence des avancées réelles: amélioration des recettes fiscales, réduction progressive du déficit, maîtrise relative de la dette, poursuite de l’investissement public et accélération de plusieurs réformes sociales.

Par nature, toutefois, il s’agit d’un document de cadrage gouvernemental. Il vise d’abord à exposer une trajectoire et à rendre compte de l’action publique. Les résultats présentés sont, pour une large part, incontestables. En revanche, les défis structurels, les risques susceptibles d’affecter cette trajectoire et les arbitrages qu’elle implique apparaissent plus discrètement.

Or, le véritable enjeu de la programmation budgétaire ne réside plus uniquement dans la préservation des grands équilibres macroéconomiques. Il est désormais question de démontrer l’efficacité de la dépense publique. La question centrale n’est pas seulement de savoir combien l’État dépense, mais ce que chaque dirham investi produit réellement en matière de croissance durable, d’emplois, de qualité des services publics et de cohésion territoriale.

C’est à cette lumière que cette lecture propose une analyse critique de la programmation 2027-2029. Son objectif n’est pas de contester les progrès réalisés, mais d’identifier les informations, les indicateurs et les analyses qui permettraient d’en apprécier plus complètement la portée.

Résilience n’est pas transformation

L’exposé met fortement l’accent sur la résilience de l’économie nationale. Les notions de consolidation, de confiance des marchés et de stabilité macroéconomique structurent largement le diagnostic présenté. Les difficultés sont principalement attribuées aux chocs extérieurs: tensions géopolitiques, volatilité des prix de l’énergie, sécheresse ou ralentissement des économies partenaires.

Cette lecture est légitime, mais elle reste incomplète. Les performances enregistrées résultent certes des réformes engagées, mais leur évaluation devrait également intégrer les contraintes internes: retards d’exécution, efficacité variable de certaines politiques publiques, lenteur de certaines réformes et difficultés persistantes à transformer la croissance en emplois.

La résilience désigne la capacité à absorber les chocs. Elle ne signifie pas nécessairement que l’économie se transforme durablement. Il convient donc de distinguer trois dimensions complémentaires: la résistance face aux crises, la transformation du modèle productif et l’amélioration effective du niveau de vie des citoyens. Ces trois dimensions ne progressent pas toujours au même rythme.

Une croissance encore largement portée par le rebond agricole

La prévision d’une croissance de 5,3% en 2026 constitue naturellement l’un des principaux motifs de satisfaction de l’exposé. Cette performance mérite toutefois d’être interprétée avec prudence.

Elle repose largement sur un rebond exceptionnel de l’activité agricole, après plusieurs campagnes fortement affectées par la sécheresse. La progression de la valeur ajoutée agricole traduit avant tout un effet de rattrapage. L’économie non agricole demeure dynamique, mais son rythme de croissance reste plus modéré.

Cette distinction est essentielle. Une amélioration conjoncturelle de la production agricole ne suffit pas, à elle seule, à démontrer une transformation durable de l’économie. Pour apprécier la qualité de la reprise, il serait utile de mieux distinguer les contributions respectives de l’agriculture, des secteurs non agricoles, de l’investissement, de la consommation et des exportations.

Le véritable indicateur d’un changement structurel résidera moins dans une bonne campagne agricole que dans la capacité durable des secteurs productifs à créer davantage de valeur ajoutée, d’emplois et d’exportations.

La qualité de la croissance compte autant que son rythme

L’exposé met principalement l’accent sur le taux de croissance du PIB. Pourtant, le volume de richesse créée ne suffit pas à apprécier la performance économique d’un pays.

Une croissance de 5% peut coexister avec un chômage élevé, des revenus stagnants ou des disparités territoriales persistantes. L’évaluation gagnerait donc à intégrer davantage d’indicateurs relatifs au revenu réel des ménages, à la pauvreté, au travail informel, au chômage des jeunes et des diplômés, à la participation des femmes au marché du travail ainsi qu’aux écarts entre territoires urbains et ruraux.

Sans ces éléments, il demeure difficile de mesurer dans quelle mesure la croissance améliore effectivement les conditions de vie des citoyens. La qualité d’une croissance se juge autant à sa capacité de créer des emplois durables et de réduire les inégalités qu’à son rythme annuel.

L’emploi demeure le véritable test de la politique économique

Parmi tous les indicateurs économiques, l’emploi reste probablement celui qui traduit le plus directement l’efficacité des politiques publiques. C’est pourtant l’un des aspects les moins développés de l’exposé.

Le document fait état d’un taux de chômage de 10,8%, calculé selon une nouvelle méthodologie, tout en reconnaissant que cette mesure n’est pas directement comparable aux séries statistiques antérieures. Cette évolution méthodologique est parfaitement justifiable, mais elle rend plus difficile l’appréciation des progrès accomplis.

Une présentation plus complète aurait permis de rapprocher les anciennes et les nouvelles séries, d’identifier les créations nettes d’emplois par secteur, de mesurer le sous-emploi, la stabilité des contrats ainsi que la situation spécifique des jeunes, des femmes et des diplômés.

Une croissance économique n’est pleinement réussie que lorsqu’elle se traduit par des emplois nombreux, stables et suffisamment rémunérateurs. À défaut, les performances macroéconomiques risquent de demeurer éloignées de la perception quotidienne des citoyens.

Le ralentissement de l’inflation ne suffit pas à restaurer le pouvoir d’achat

L’exposé associe la désinflation à une amélioration progressive du pouvoir d’achat. Cette interprétation mérite d’être nuancée.

Une inflation plus faible signifie simplement que les prix augmentent moins rapidement; elle ne signifie pas que les prix reviennent à leur niveau antérieur. Après plusieurs années de hausse, le coût du logement, de l’alimentation, du transport ou de l’énergie peut rester durablement élevé.

La véritable évolution du pouvoir d’achat dépend donc de l’écart entre la progression des revenus et celle des prix. Elle suppose d’examiner le revenu disponible réel des ménages, le poids des dépenses contraintes ainsi que les effets différenciés de l’inflation selon les catégories sociales.

Les mesures issues du dialogue social et les politiques de soutien constituent des avancées importantes. Leur efficacité gagnerait toutefois à être appréciée au regard de leur impact réel sur le niveau de vie des ménages plutôt qu’à travers la seule évolution de l’indice des prix.

De la logique des moyens à la culture des résultats

L’un des principaux mérites de l’exposé est de montrer que l’État poursuit un effort d’investissement et de financement des politiques publiques malgré un environnement international incertain. Les moyens consacrés à la protection sociale, à la santé, à l’éducation, aux infrastructures, à la gestion de l’eau et au dialogue social progressent de manière significative.

Cette évolution témoigne d’une volonté politique incontestable. Elle ne permet cependant pas, à elle seule, d’apprécier l’efficacité de l’action publique. L’évaluation d’une politique ne peut se limiter aux ressources mobilisées; elle doit porter sur les résultats effectivement obtenus.

Les questions essentielles sont désormais connues: les délais d’accès aux soins diminuent-ils? Les apprentissages des élèves progressent-ils? Les bénéficiaires des programmes sociaux reçoivent-ils effectivement les prestations auxquelles ils ont droit? Les investissements publics réduisent-ils les disparités territoriales? Les infrastructures sont-elles livrées dans les délais et au coût prévu?

Autrement dit, la logique des moyens doit progressivement céder la place à une véritable culture de la performance.

Cette évolution suppose de compléter la programmation budgétaire par des indicateurs de résultats, des échéances clairement identifiées et une répartition explicite des responsabilités entre les administrations concernées. Une programmation pluriannuelle devient réellement crédible lorsqu’elle permet non seulement de suivre les dépenses, mais aussi de mesurer les effets produits pour les citoyens.

L’État social: une ambition dont la soutenabilité reste à démontrer

L’exposé confirme la poursuite de la généralisation de la protection sociale, de la réforme de la santé et de l’éducation, du soutien à l’emploi et des mesures issues du dialogue social, tout en affichant la volonté de maintenir le déficit budgétaire autour de 3% du PIB.

Cette orientation traduit une ambition cohérente: consolider simultanément l’État social et les équilibres macroéconomiques. La question essentielle est toutefois celle de son financement dans la durée.

La plupart des réformes engagées génèrent des dépenses permanentes. Elles ne peuvent donc être financées durablement par des recettes exceptionnelles ou par une conjoncture temporairement favorable. La crédibilité de la trajectoire budgétaire dépendra de la capacité des recettes publiques à croître durablement au même rythme que ces nouveaux engagements.

Une programmation encore plus convaincante préciserait, pour chaque grande réforme, son coût annuel, ses sources de financement, les économies attendues, les risques de dépassement ainsi que les mécanismes de correction prévus en cas d’écart.

La réussite de l’État social dépendra moins de l’annonce de nouveaux programmes que de la capacité à garantir leur financement sans compromettre l’investissement productif ni la stabilité des finances publiques.

Une programmation crédible doit résister aux scénarios défavorables

La programmation budgétaire repose sur un scénario macroéconomique cohérent. Comme toute projection, elle repose cependant sur des hypothèses qui peuvent évoluer rapidement.

L’objectif de maintenir le déficit autour de 3% du PIB entre 2027 et 2029 apparaît raisonnable. Il gagnerait néanmoins en crédibilité s’il était accompagné d’une véritable analyse de sensibilité.

«La véritable réussite d’une politique budgétaire s’apprécie également à travers des indicateurs internes: qualité de l’emploi, efficacité des dépenses publiques, accès aux soins et à l’éducation, réduction des inégalités territoriales et progression du revenu réel des ménages.»

—  Lahcen Haddad

Une programmation pluriannuelle ne devrait pas seulement présenter un scénario central; elle devrait également montrer comment les finances publiques réagiraient à des hypothèses moins favorables: ralentissement plus marqué de l’économie européenne, nouvelle hausse durable des prix de l’énergie, recettes fiscales inférieures aux prévisions ou aggravation des tensions géopolitiques.

La même logique s’applique aux hypothèses retenues pour les marchés énergétiques. Les projections reposent sur une baisse progressive des prix du pétrole et du gaz butane après une année marquée par une forte volatilité. Cette hypothèse est plausible, mais demeure exposée à des risques importants. Des simulations fondées sur un Brent à 90 ou 100 dollars le baril permettraient d’apprécier l’impact potentiel sur la compensation, l’inflation, le déficit budgétaire et le pouvoir d’achat.

Le même raisonnement vaut pour l’agriculture. Retenir une récolte céréalière moyenne de 70 millions de quintaux constitue une base de travail acceptable, mais ne reflète pas la variabilité croissante du climat. Une succession de campagnes sèches aurait des conséquences bien au-delà du seul secteur agricole: croissance, emploi rural, inflation alimentaire, importations, finances publiques et ressources hydriques seraient simultanément affectés.

Une programmation budgétaire robuste ne consiste donc pas uniquement à annoncer une trajectoire; elle doit démontrer que cette trajectoire demeure soutenable lorsque les conditions économiques deviennent moins favorables.

Commerce extérieur et investissement: privilégier la création de valeur

L’exposé souligne la progression des investissements directs étrangers et le dynamisme des secteurs exportateurs. Ces évolutions témoignent de l’attractivité croissante de l’économie marocaine et de son intégration dans les chaînes de valeur internationales.

Dans le même temps, le déficit commercial demeure élevé et les importations progressent plus rapidement que les exportations. Ce déséquilibre mérite une attention particulière.

L’analyse gagnerait à distinguer plus clairement les importations d’équipement, qui renforcent le potentiel productif, des importations de consommation ou de la facture énergétique. De même, la valeur brute des exportations industrielles ne suffit pas à mesurer leur contribution réelle à l’économie nationale. Le taux d’intégration locale, la part des fournisseurs marocains, la valeur ajoutée effectivement créée au Maroc et les emplois générés constituent des indicateurs tout aussi déterminants.

La même exigence vaut pour les investissements directs étrangers. Leur progression est encourageante, mais leur contribution doit être appréciée au-delà des montants investis. La qualité des emplois créés, les transferts de technologie, le recours aux entreprises locales, l’implantation territoriale des projets et leur capacité à renforcer durablement le tissu productif national sont des critères tout aussi essentiels.

L’enjeu n’est donc pas seulement d’attirer davantage d’investissements ou d’exporter davantage, mais de maximiser la valeur durable créée pour l’économie marocaine.

Les grands investissements et les événements internationaux: un impératif de transparence

L’exposé évoque les investissements engagés pour accompagner les grands événements sportifs internationaux, notamment les infrastructures de transport, les équipements urbains et les projets destinés à renforcer l’attractivité du Royaume. Ces investissements peuvent constituer un puissant levier de modernisation, accélérer la transformation des territoires et générer des retombées économiques durables.

Leur ampleur justifie toutefois une présentation budgétaire plus consolidée.

Le document ne permet pas toujours d’identifier clairement le coût global de ces engagements, leur répartition entre l’État, les collectivités territoriales, les établissements publics et le secteur privé, ni les charges futures qu’ils généreront en matière d’exploitation et de maintenance.

La réussite de ces investissements dépendra moins de leur réalisation avant les échéances sportives que de leur utilité économique et sociale après celles-ci. Les infrastructures devront continuer à répondre aux besoins des citoyens, soutenir la compétitivité des territoires et produire des bénéfices durables bien au-delà de l’événement lui-même.

Une présentation consolidée de ces engagements renforcerait la transparence budgétaire et faciliterait le suivi parlementaire ainsi que l’évaluation de leur rentabilité économique et sociale.

Une dette maîtrisée, mais à apprécier dans toutes ses dimensions

La réduction progressive du ratio de la dette du Trésor rapportée au PIB constitue un signal positif. Elle traduit les efforts entrepris pour restaurer les marges de manœuvre budgétaires tout en finançant les grands chantiers de réforme.

Ce ratio demeure néanmoins un indicateur partiel.

La soutenabilité de la dette dépend également de son montant en valeur absolue, de son coût, de sa maturité, de sa structure par devises et par taux d’intérêt ainsi que des risques de refinancement auxquels l’État pourrait être confronté dans un contexte financier international plus volatil.

L’analyse gagnerait également à intégrer l’ensemble des engagements du secteur public: dette garantie des établissements publics, partenariats public-privé, engagements conditionnels et autres obligations susceptibles de peser sur les finances publiques.

En matière d’endettement comme en matière de déficit, la qualité de l’analyse réside moins dans un indicateur unique que dans l’appréciation globale des risques.

Les appréciations internationales confortent la crédibilité financière, sans se substituer à l’évaluation nationale

Le retour du Maroc dans la catégorie investment grade, les appréciations positives du Fonds monétaire international, l’amélioration de la notation souveraine et le succès des émissions obligataires internationales constituent des signaux importants. Ils traduisent la confiance des investisseurs dans la stabilité macroéconomique du pays et dans la solidité de sa gestion financière.

Ces appréciations doivent toutefois être replacées dans leur juste perspective.

Les agences de notation évaluent avant tout la capacité de l’État à honorer ses engagements financiers. Elles ne mesurent ni la qualité des services publics, ni l’efficacité des politiques sociales, ni l’évolution du niveau de vie des citoyens.

La véritable réussite d’une politique budgétaire s’apprécie également à travers des indicateurs internes: qualité de l’emploi, efficacité des dépenses publiques, accès aux soins et à l’éducation, réduction des inégalités territoriales et progression du revenu réel des ménages.

Les évaluations internationales renforcent la crédibilité financière d’un pays ; elles ne sauraient remplacer l’évaluation démocratique des résultats produits par l’action publique.

Conclusion: faire de la programmation budgétaire un véritable instrument de performance publique

L’exposé présente une trajectoire économique cohérente, fondée sur des acquis incontestables: amélioration des recettes fiscales, maîtrise progressive du déficit, stabilisation de la dette, poursuite des investissements structurants et consolidation de l’État social. Il constitue une base solide pour comprendre les orientations retenues jusqu’en 2029.

Cette trajectoire gagnerait toutefois en force si elle accordait une place plus importante à l’évaluation des résultats, à l’analyse des risques et à l’explicitation des arbitrages budgétaires. L’enjeu n’est plus uniquement de démontrer la solidité des équilibres macroéconomiques. Il est désormais de mesurer l’efficacité réelle des politiques publiques.

À cet égard, cinq questions devraient guider l’évaluation de toute programmation budgétaire.

Premièrement, la croissance se traduit-elle par davantage d’emplois durables, de meilleurs revenus et une réduction des inégalités?

Deuxièmement, les grandes réformes sociales disposent-elles d’un financement pérenne compatible avec la soutenabilité des finances publiques?

Troisièmement, les investissements publics améliorent-ils effectivement la qualité des services, renforcent-ils la compétitivité de l’économie et réduisent-ils les disparités territoriales?

Quatrièmement, les finances publiques demeureraient-elles solides si les hypothèses économiques les plus favorables ne se réalisaient pas?

Enfin, chaque dirham engagé produit-il un résultat mesurable pour les citoyens?

C’est à ces critères que devra être appréciée, au cours des prochaines années, la réussite de la programmation budgétaire 2027-2029.

Car, au-delà des montants engagés et des équilibres préservés, la véritable mesure de la performance publique réside dans sa capacité à améliorer durablement la vie des citoyens, à renforcer la confiance dans les institutions et à préparer une croissance plus inclusive, plus résiliente et plus créatrice d’opportunités.

Par Lahcen Haddad
Le 23/07/2026 à 16h11