Maroc–Pays-bas: au-delà du football, une histoire commune de mers, de pirates et d’identités hybrides

Lahcen Haddad.

Lahcen Haddad.

ChroniqueJan Janszoon van Haarlem, devenu Murad Raïs: une figure des identités croisées.

Le 09/07/2026 à 11h01

Le match Maroc–Pays-Bas a bien eu lieu, avec les duels, les émotions et le résultat que l’on connaît. Mais il raconte aussi autre chose. Il agit comme un révélateur de mémoire. Derrière les cent vingts minutes de jeu affleurent près de quatre siècles d’une histoire commune, faite de rapprochements, de confrontations, d’alliances et d’oublis. Le football devient alors une porte d’entrée vers une relation bien plus ancienne que celle de l’immigration contemporaine.

Bien avant les vagues migratoires des XXème et XXIème siècles, avec leurs apports considérables mais aussi leurs tensions, le Maroc et les Pays-Bas étaient déjà reliés par la mer. Les deux rives partageaient un même espace atlantique où circulaient marchandises, diplomates, corsaires, captifs, marchands, idées et savoirs. L’océan n’était pas une frontière; il constituait un vaste espace de circulation, de rencontres et d’interdépendances. Il séparait moins qu’il ne reliait.

Nul ne représente mieux cette interaction fluide, complexe, parfois conflictuelle mais toujours révélatrice que Jan Janszoon van Haarlem, devenu Murad Raïs, aussi bien dans la cité corsaire de Salé que sur les eaux de l’Atlantique et des mers du Nord. Son parcours rappelle que l’histoire est souvent plus tolérante et plus nuancée que les catégories rigides élaborées par les récits ethnocentriques. Figure de frontière par excellence, il incarne la mobilité, la conversion, le changement d’allégeance et une hybridité exceptionnelle, bien avant que les théories contemporaines de l’identité hybride ne viennent en proposer une conceptualisation. Son itinéraire montre que les appartenances ne sont jamais immuables: elles se transforment au gré des rencontres, des conflits, des échanges et des circulations qui façonnent les sociétés.

Jan Janszoon van Haarlem (vers 1570–vers 1638), connu à Salé sous le nom de Murad Raïs après sa conversion à l’islam, est né à Haarlem, en Pays-bas, dans les Provinces-Unies. Devenu marin puis corsaire au service des Hollandais durant la guerre de Quatre-Vingts Ans contre l’Espagne (1568-1648), il est capturé vers 1618 par des corsaires nord-africains, à une époque où le Maroc est marqué par le déclin de la dynastie saadienne sous le règne du sultan Zidan al-Nasir, les luttes de succession internes, la pression croissante des puissances européennes sur les côtes atlantiques et méditerranéennes, ainsi que l’essor des cités corsaires telles que Salé.

Installé à Salé, où il embrasse l’islam, Murad Raïs devient rapidement l’un des chefs les plus redoutés de la république corsaire. Depuis Salé, mais aussi à partir de Tétouan ou d’Alger selon les campagnes, il mène des raids contre les navires espagnols, portugais, anglais, français, hollandais et scandinaves. Son nom reste associé à deux expéditions spectaculaires de 1627: le raid contre l’Islande, au cours duquel plusieurs centaines d’Islandais sont capturés, et le sac de Baltimore, sur la côte sud de l’Irlande.

Figure emblématique de la puissance maritime de Salé au XVIIème siècle, Murad Raïs incarne la remarquable fluidité des identités dans les espaces atlantique et méditerranéen de l’époque moderne. Hollandais devenu Marocain d’adoption, corsaire, diplomate et acteur politique, il illustre les circulations complexes des hommes, des guerres, des religions, des techniques de navigation et des échanges entre l’Europe et le Maroc.

À cette époque, Salé constitue un objet politique singulier: une véritable république corsaire, largement autonome, où cohabitent Morisques expulsés d’Espagne, corsaires, marchands, renégats convertis, diplomates et aventuriers venus de tout le bassin méditerranéen. Cette expérience politique se développe alors même que le Makhzen saadien s’affaiblit progressivement, tandis que se prépare l’ascension de la dynastie alaouite dans le Tafilalet, où Moulay Ali Cherif est reconnu comme émir en 1631 afin de contenir l’influence grandissante de la zaouïa de Dila. Dans les rues et sur les quais de Salé se croisent alors l’arabe, l’espagnol, le néerlandais, le portugais, l’italien et les langues amazighes, faisant de la ville un véritable carrefour cosmopolite entre l’Europe, le Maghreb et le monde atlantique. Salé n’est pas une exception; elle est un laboratoire de la première mondialisation.

C’est précisément dans ce laboratoire cosmopolite que les catégories traditionnelles – chrétien, musulman, Européen, Africain, pirate ou corsaire – commencent à perdre de leur évidence. Jan Janszoon, devenu Murad Raïs, incarne la mobilité des identités et l’hybridité comme mode d’existence. Il n’est ni seulement un «pirate», ni simplement un «renégat», ni exclusivement hollandais ou marocain. Il appartient à ces espaces frontaliers où les appartenances se construisent au gré des guerres, des alliances, des conversions, des circulations et des choix individuels. Son parcours échappe aux catégories nationales ou religieuses figées que l’historiographie a souvent projetées sur le passé.

Son histoire invite également à s’interroger sur le pouvoir des mots. Les catégories employées pour décrire les acteurs de la mer n’ont jamais été neutres. Elles traduisent des rapports de force autant qu’elles prétendent décrire une réalité. Ainsi, un Européen opérant en mer sous l’autorité d’une puissance est volontiers qualifié de «privateer», ou même d’«explorateur», tandis qu’un marin musulman ou maghrébin est le plus souvent réduit à la figure du «pirate barbaresque». Pourtant, dans bien des cas, les pratiques étaient comparables: captures de navires, prises de guerre, rançons, commerce d’esclaves et lutte au service d’intérêts politiques. Autrement dit, le vocabulaire participe lui aussi à l’exercice de la puissance.

Cette asymétrie lexicale n’est pas anodine. Dès le XVIIème siècle, elle contribue à construire un imaginaire dans lequel la violence européenne apparaît légitime parce qu’elle est encadrée par le droit ou par la raison d’État, tandis que celle exercée par les puissances musulmanes est souvent présentée comme intrinsèquement barbare. Bien avant que l’orientalisme ne s’impose au XVIIIème siècle, un vocabulaire hiérarchisé est déjà à l’œuvre pour opposer une violence réputée civilisatrice à une violence supposée sauvage. Les lettres de marque délivrées par les souverains européens conféraient une légitimité juridique à certaines formes de guerre maritime menées en leur nom, alors que des pratiques comparables, lorsqu’elles étaient exercées sous l’autorité des puissances ottomanes ou saadiennes, étaient plus volontiers qualifiées de simple piraterie. Cette différence de qualification ne relevait pas seulement du droit; elle participait aussi à la construction d’une hiérarchie politique et morale entre les acteurs de la Méditerranée et de l’Atlantique.

L’intérêt de Murad Raïs dépasse donc largement sa biographie. Son itinéraire invite à relire l’histoire méditerranéenne et atlantique non comme une succession de civilisations séparées, mais comme un espace de circulations permanentes. Il rappelle que les frontières politiques ont souvent été plus rigides que les pratiques sociales, les appartenances ou les échanges. À travers lui, c’est toute une histoire connectée du Maroc et de l’Europe qui réapparaît.

Cette différence de langage prépare aussi une différence de légitimité. Elle contribue à faire de l’exploration, de la pacification ou de la mission civilisatrice des entreprises présentées comme naturelles ou bénéfiques, alors même qu’elles recouvrent souvent des logiques de conquête, d’occupation et de domination coloniale. Les mots ne décrivent pas seulement le monde: ils participent à le construire et à le légitimer. Comprendre Murad Raïs, c’est aussi comprendre comment le langage a servi à tracer la frontière entre le héros et le pirate, entre le civilisé et le barbare, selon une géographie du pouvoir plus que selon une réalité historique.

Ce que révèle Jan Janszoon, devenu Murad Raïs, c’est la déconstruction des identités fixes, telles qu’elles ont été construites par des discours ethnocentriques, aussi bien européens que musulmans, mais plus particulièrement par les récits européens de l’époque moderne. Son parcours oblige à dépasser les catégorisations simplistes: Europe contre islam, chrétien contre «Sarrasin», pirate contre amiral, traître contre héros. Il montre qu’à une époque où les conquêtes, le commerce, les guerres et les migrations intensifient les circulations humaines, l’identité est avant tout historique, mouvante, relationnelle et profondément créolisée. Elle se construit dans les rencontres, les conflits, les alliances et les métissages, bien davantage que dans les appartenances nationales ou religieuses figées. Murad Raïs n’est donc pas une exception à l’histoire; il en est l’une des expressions les plus révélatrices.

Du corsaire au footballeur, il existe parfois des continuités symboliques. Les relations entre le Maroc et les Pays-Bas au XXIème siècle demeurent complexes, traversées par les migrations, les identités croisées, les discriminations, le racisme et la xénophobie, mais aussi par l’émergence de nouvelles appartenances composites. Des milliers de jeunes parlent à la fois le néerlandais et le rifain, ou le néerlandais et l’arabe; ils portent le maillot du Maroc tout en étant nés aux Pays-Bas, où ils ont grandi, parfois en ne maîtrisant que quelques mots de la langue de leurs parents ou de leurs grands-parents. Les joueurs et les familles binationaux ne constituent donc pas une anomalie de la mondialisation contemporaine. Ils prolongent une histoire beaucoup plus ancienne de circulations entre les Pays-Bas et le Maroc, dont Jan Janszoon, devenu Murad Raïs, représente l’une des figures les plus emblématiques.

Les jeunes Marocains des Pays-Bas ne sont pas seulement héritiers de l’immigration. Ils héritent, souvent sans le savoir, d’une histoire de circulations entre les deux rives qui remonte à plus de quatre siècles.

À cet égard, un match entre le Maroc et les Pays-Bas n’est jamais seulement un événement sportif. Il constitue le miroir d’une histoire profondément entremêlée, faite de navigation, de commerce, de guerres, de migrations, d’alliances et d’identités hybrides. Le football révèle ainsi ce que les récits nationaux, souvent construits comme des épopées soigneusement sélectionnées, homogénéisées et épurées, tendent à laisser dans l’ombre: les peuples ont presque toujours été plus connectés que les frontières qui prétendaient les séparer. Le football ne crée pas une mémoire commune; il la réactive.

Le match s’est achevé au coup de sifflet final. L’histoire, elle, continue de s’écrire entre les deux rives. Car ce que le football donne parfois à voir en cent vingt minutes, l’histoire l’a patiemment construit pendant quatre siècles.

Par Lahcen Haddad
Le 09/07/2026 à 11h01