La guerre du Péloponnèse eut lieu pendant près de trente ans, dans la seconde moitié du 5ème siècle avant Jésus-Christ, entre Sparte et Athènes. Sparte, puissance dominante du monde grec, voyait d’un très mauvais œil la montée fulgurante d’Athènes. Selon Thucydide, «ce fut la montée en puissance d’Athènes et la peur qu’elle inspira à Sparte qui rendirent la guerre inévitable». Derrière l’affrontement militaire se cachait donc une dynamique plus profonde: celle d’une puissance établie craignant de perdre son hégémonie face à une puissance émergente devenue de plus en plus ambitieuse et impériale.
Le soubassement idéologique du conflit était également important. Athènes défendait un modèle démocratique relativement ouvert et expansionniste, tandis que Sparte demeurait attachée à une gouvernance oligarchique, militaire et disciplinée. Cette opposition idéologique jouait un rôle réel dans les rivalités entre les deux cités et leurs alliances respectives, mais elle n’était pas le facteur décisif du conflit. Les dynamiques de puissance, les intérêts stratégiques et la peur du déclassement furent plus déterminants. La Perse joua également un rôle majeur, notamment en soutenant Sparte afin de contenir l’expansion d’Athènes, dont les ambitions hégémoniques inquiétaient une grande partie du monde grec.
Sparte devient anxieuse face à la montée en puissance d’Athènes. Celle-ci adopte alors une posture à la fois défensive et expansionniste. Chaque camp finit par interpréter l’autre comme une menace existentielle. Chaque geste est perçu à travers le prisme de la peur: pour Sparte, la peur du déclassement et de la perte de son hégémonie; pour Athènes, la crainte d’être contenue, rejetée ou empêchée de poursuivre son ascension. Les alliances rigidifient progressivement le système, tandis que les erreurs de calcul deviennent fatales et se transforment en véritables casus belli.
Dans son livre Destined for War: Can America and China Escape Thucydides’s Trap? (2017), Graham Allison étudie les seize cas historiques identifiés par une équipe de recherche de Harvard comme relevant du «piège de Thucydide». Selon cette étude, douze de ces seize cas ont conduit à des guerres.
Bien sûr, le modèle proposé par Allison peut paraître simpliste, dans la mesure où il ne prend pas suffisamment en considération la richesse et la complexité des facteurs historiques ayant conduit, par exemple, à la guerre franco-prussienne, au militarisme japonais ou encore à la montée en puissance des États-Unis face au déclassement progressif de la Grande-Bretagne. L’histoire ne se répète jamais mécaniquement, et chaque contexte géopolitique possède ses propres dynamiques, idéologies, structures économiques et perceptions stratégiques.
Par ailleurs, la dissuasion nucléaire constitue un facteur profondément nouveau depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, rendant le coût d’une confrontation directe entre grandes puissances potentiellement catastrophique pour l’ensemble du système international.
«Le piège de Thucydide ne renvoie pas seulement au problème posé par une puissance montante qui pourrait développer des ambitions hégémoniques ou impérialistes venant perturber l’ordre établi. Il renvoie surtout à l’angoisse du déclassement ressentie par la puissance dominante.»
— Lahcen Haddad
Mais la Chine contemporaine n’est pas une simple réplique d’Athènes. Pékin ne semble pas nécessairement chercher à reproduire une hégémonie impériale classique comparable à celle exercée par les États-Unis après 1945. Son objectif paraît davantage consister à construire un système international moins centré sur l’Occident, plus fragmenté, plus multipolaire et davantage structuré autour de sphères d’influence partagées.
Le vrai enjeu derrière cette réflexion est sans doute la psychologie du déclin américain. Le piège de Thucydide ne renvoie pas seulement au problème posé par une puissance montante qui pourrait développer des ambitions hégémoniques ou impérialistes venant perturber l’ordre établi. Il renvoie surtout à l’angoisse du déclassement ressentie par la puissance dominante.
Cette inquiétude américaine se manifeste de multiples façons: montée du populisme, progression de certaines formes de xénophobie, normalisation de la peur de l’autre et parfois même de son dénigrement. Cette anxiété est profondément liée à la crainte de perdre l’avantage technologique et stratégique dans des domaines clés: les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les routes maritimes, Taïwan, la montée des BRICS, la dédollarisation partielle de l’économie mondiale, les chaînes logistiques, les guerres commerciales, les sanctions économiques ou encore la militarisation du Pacifique.
La Chine est aujourd’hui la première puissance manufacturière du monde. Son colossal programme des «Nouvelles Routes de la Soie» (Belt and Road Initiative) est souvent perçu à Washington comme une tentative de redéfinition de l’ordre géoéconomique mondial et de réduction progressive de l’influence américaine. Le contrôle chinois d’une grande partie de la production des terres rares, ainsi que sa position dominante dans plusieurs chaînes d’approvisionnement stratégiques, inquiètent profondément les États-Unis.
Le psychologue autrichien Alfred Adler expliquait que les individus — et parfois même les nations — peuvent développer une forte anxiété liée au sentiment de perdre leur prestige, leur statut ou leur puissance. Ce sentiment peut conduire à des mécanismes de compensation ou de surcompensation collective, notamment lorsque des sociétés se perçoivent comme menacées dans leur rang, leur identité ou leur vocation historique. Dans plusieurs contextes nationaux, cette anxiété a nourri des discours de grandeur, de revanche ou de restauration, sans que ces situations soient naturellement comparables entre elles.
Aux États-Unis, certains courants politiques contemporains traduisent aussi cette inquiétude face au déclassement relatif: désindustrialisation, fractures sociales, mondialisation, perte de souveraineté économique, vulnérabilité technologique et sentiment que l’ordre international ne bénéficie plus autant à l’Amérique qu’auparavant. Le mouvement MAGA exprime une partie de ces inquiétudes, parfois légitimes dans leur origine sociale et économique, mais il révèle également une anxiété plus profonde: celle d’une puissance longtemps dominante confrontée à un monde plus compétitif, plus multipolaire et moins spontanément organisé autour d’elle.
Cependant, la Chine n’est pas Athènes. La Chine est une puissance nucléaire profondément intégrée à l’économie mondiale. La mondialisation a créé un niveau d’interdépendance sans précédent entre les grandes puissances, rendant toute logique de rupture totale extrêmement coûteuse pour l’ensemble du système international. Les chaînes de valeur mondiales demeurent largement dépendantes de la capacité manufacturière chinoise, tandis que les entreprises et capitaux chinois sont fortement présents sur les marchés financiers internationaux, y compris américains. Pékin détient par ailleurs une part importante des bons du Trésor américain.
«Le véritable défi du 21ème siècle n’est peut-être pas d’empêcher la montée de la Chine, mais d’éviter que la peur du déclin occidental ne se transforme en paranoïa stratégique.»
— Lahcen Haddad
Dans ce contexte, une confrontation directe entre les États-Unis et la Chine — ou un effondrement brutal de l’une des deux puissances — aurait des conséquences économiques, financières et géopolitiques catastrophiques à l’échelle mondiale. Contrairement au monde grec du 5ème siècle avant Jésus-Christ, les interdépendances contemporaines rendent aujourd’hui toute logique de victoire absolue beaucoup plus dangereuse et beaucoup moins rationnelle.
Peut-être que la véritable question est la suivante: Pékin cherche-t-elle réellement à remplacer les États-Unis ou vise-t-elle plutôt une forme de coexistence hiérarchisée avec eux? Les États-Unis ne sont pas facilement remplaçables à court terme. Ils conservent une puissance technologique, financière, militaire et universitaire considérable, capable de soutenir un retour stratégique, difficile certes, mais envisageable sur le long terme. L’histoire américaine montre d’ailleurs une capacité récurrente de rebond face aux défis systémiques: ce fut le cas lors de la course à l’espace dans les années 1950 et 1960, puis face à la montée de la puissance technologique et économique japonaise dans les années 1980 et 1990.
Une coexistence hiérarchisée pourrait constituer une solution rationnelle pour les deux puissances, mais elle profiterait structurellement davantage à la Chine. Pékin dispose d’excédents commerciaux massifs, d’une forte capacité de mobilisation du capital, d’une agilité technologique croissante, ainsi que d’un réseau d’alliances souples qui s’étend aussi bien dans le Grand Sud qu’au sein du monde russophone et, de plus en plus, dans certaines sphères occidentales. Pour les États-Unis, une telle coexistence resterait gérable, mais inconfortable, car elle pourrait accélérer progressivement la dédollarisation de certaines transactions internationales et favoriser la montée diplomatique de la Chine, notamment à un moment où Washington se retire partiellement de plusieurs institutions multilatérales et fragilise parfois ses relations avec certains alliés occidentaux. La Chine ne cherche peut-être pas nécessairement à reproduire l’hégémonie américaine classique, mais plutôt à construire un système international moins centré sur l’Occident et davantage structuré autour d’un partage asymétrique des sphères d’influence.
Le monde se dirige peut-être vers une nouvelle forme de confrontation froide. Il entre dans une rivalité symétrique durable entre grandes puissances. Il n’y aura probablement pas de guerre directe au sens classique, mais plutôt une succession de guerres technologiques, commerciales, cognitives et narratives, ainsi qu’une compétition spatiale intense, des cyberconflits permanents, une bataille autour des nouvelles routes maritimes — notamment dans l’Arctique —, des affrontements stratégiques autour des semi-conducteurs et des terres rares, une rivalité monétaire croissante et une lutte décisive pour la domination dans le domaine de l’intelligence artificielle.
Le véritable défi du 21ème siècle n’est peut-être pas d’empêcher la montée de la Chine, mais d’éviter que la peur du déclin occidental ne se transforme en paranoïa stratégique. Car lorsqu’une puissance dominante commence à percevoir chaque avancée de son rival comme une menace existentielle ou un casus belli potentiel, le risque n’est plus seulement géopolitique: il devient civilisationnel.



