Le coût de la vie: la nouvelle fracture mondiale

Lahcen Haddad.

Lahcen Haddad.

ChroniqueLes Américains l’appellent «affordability», et le sujet galvanise aujourd’hui l’opinion publique. Il pourrait d’ailleurs peser lourdement sur les élections de mi-mandat de novembre 2026 aux États-Unis.

Le 16/07/2026 à 11h03

Au Canada, le pays fait face à une grave crise du logement et à une forte hausse des prix des produits alimentaires. Au Royaume-Uni, une majorité de Britanniques estime que le coût de la vie s’est détérioré ces dernières années, tandis que les loyers et les prix de l’immobilier atteignent des niveaux difficilement soutenables. En France comme en Allemagne, cette question est devenue un puissant moteur des recompositions politiques, aussi bien à gauche qu’à droite. Au Maroc, le coût de la vie sera sans doute l’un des thèmes déterminants des élections législatives de 2026, certains partis, notamment l’Istiqlal, en ayant fait un axe central de leur discours.

Le paradoxe est que, même lorsque l’inflation recule, l’anxiété des ménages demeure. Les gouvernements proclament que l’inflation est revenue à des niveaux historiquement bas, tandis que les citoyens répondent, avec encore plus de force, que le coût de la vie reste insoutenable. Les deux ont, en partie, raison. L’inflation a effectivement ralenti, mais uniquement par rapport à l’année précédente. Les prix, eux, ne sont pas revenus à leurs niveaux d’avant la pandémie de Covid-19, et le pouvoir d’achat n’a pas retrouvé celui de cette période. En réalité, le taux d’inflation mesure la vitesse à laquelle les prix augmentent d’une année sur l’autre; il ne dit rien du niveau déjà atteint par ces prix. Or, le coût de la vie reflète une hausse cumulative qui s’est installée au fil des années et qui continue de peser sur les ménages, même lorsque l’inflation ralentit. C’est cette différence entre un indicateur statistique et l’expérience quotidienne des citoyens qui nourrit aujourd’hui le malaise économique et politique. En d’autres termes, la confusion entre inflation et coût de la vie explique une grande partie du fossé qui s’est creusé entre les indicateurs économiques et le ressenti des citoyens.

Ce ressenti est largement alimenté par le poids croissant des dépenses incompressibles. Dans de nombreuses économies avancées, le logement représente désormais près d’un tiers, voire davantage, du budget des ménages, réduisant d’autant leur capacité à consommer, à épargner ou à investir dans leur avenir.

Ce n’est plus un phénomène économique localisé; c’est désormais une réalité mondiale. Il se manifeste sous des formes différentes selon les pays: crise du logement en Europe et en Amérique du Nord, insécurité alimentaire dans de nombreuses régions d’Afrique, hausse persistante des coûts de l’énergie et des transports, accès aux soins de plus en plus onéreux, et dépenses d’éducation qui pèsent toujours davantage sur les ménages, malgré l’augmentation soutenue des budgets publics consacrés à la santé et à l’enseignement. Aucun continent n’échappe désormais à cette pression sur le coût de la vie.

Partout, le même constat s’impose: les revenus progressent moins vite que les dépenses essentielles, donnant à des millions de familles le sentiment que vivre décemment devient chaque année un peu plus difficile.

Les contextes diffèrent d’un pays à l’autre, mais le sentiment est remarquablement le même partout: celui d’un pouvoir d’achat qui s’érode et d’une qualité de vie qui semble progressivement se dégrader.

Pourquoi le coût de la vie est-il devenu un phénomène structurel? Parce qu’il ne résulte plus d’un choc ponctuel, mais de la convergence de plusieurs forces profondes qui se renforcent mutuellement et entretiennent une pression durable sur les prix. Ces facteurs ne sont pas conjoncturels; ils modifient durablement la structure des coûts de production dans l’économie mondiale.

L’instabilité géopolitique en Ukraine, au Moyen-Orient, en mer Rouge et, plus récemment, autour du détroit d’Ormuz, accroît les incertitudes et perturbe les échanges commerciaux. Les chaînes d’approvisionnement, déjà fragilisées par la pandémie, sont devenues durablement plus fragiles face aux conflits, aux sanctions et aux tensions géopolitiques.

À cela s’ajoute le coût élevé de l’énergie, qui se répercute sur l’ensemble de l’économie. Les transports deviennent plus coûteux, les engrais renchérissent la production agricole, l’industrie manufacturière voit ses coûts de production augmenter, tandis que la logistique subit, elle aussi, cette hausse généralisée. L’énergie est au cœur de presque toutes les activités économiques; lorsque son prix augmente durablement, c’est toute la structure des coûts qui s’en trouve affectée. Cette hausse des coûts se diffuse progressivement à l’ensemble des biens et services consommés par les ménages.

Le logement constitue sans doute le défi le plus épineux dans les économies avancées. Sous l’effet conjugué de la croissance démographique, de l’urbanisation et d’une offre insuffisante, il est devenu un bien rare. La hausse des taux d’intérêt a renchéri le coût du crédit immobilier, réduisant fortement la capacité des classes moyennes et populaires à accéder à la propriété. Même le marché locatif est sous tension, les loyers augmentant plus rapidement que les revenus dans de nombreuses métropoles. Dans plusieurs pays, devenir propriétaire redevient un privilège plutôt qu’un horizon accessible aux classes moyennes.

«Pendant des décennies, la mondialisation promettait des biens toujours moins chers et une amélioration continue du niveau de vie. Aujourd’hui, de nombreux citoyens s’interrogent: la mondialisation a-t-elle réellement amélioré leur quotidien?»

—  Lahcen Haddad

Le changement climatique a entraîné des vagues de chaleur importantes ainsi que des sécheresses et des inondations, qui ont provoqué d’énormes pertes agricoles. L’effet domino a été une forte hausse des prix des denrées alimentaires, ainsi qu’une augmentation du coût des assurances. Le changement climatique a ainsi eu un impact profond, affectant structurellement la production agricole et contribuant à une hausse durable des prix des produits alimentaires. Les phénomènes climatiques extrêmes deviennent ainsi eux-mêmes un facteur inflationniste permanent.

La dette publique n’a cessé de s’aggraver, devenant parfois un fardeau préoccupant pour les finances publiques et l’économie en général. L’absence de marges de manœuvre budgétaires signifie également que les politiques de subvention des prix ne sont pas soutenables à long terme. Les États disposent donc de moins en moins de marges pour protéger durablement le pouvoir d’achat des ménages.

Le facteur démographique est tout aussi déterminant. Le vieillissement de la population entraîne des pénuries de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs et exerce une pression croissante sur les systèmes de retraite et de santé. Cette évolution exerce également une pression croissante sur les finances publiques.

Depuis une quinzaine d’années, la croissance de la productivité est en berne dans de nombreuses économies industrialisées et ne progresse que très faiblement. Or, lorsque la productivité peine à augmenter, les salaires réels ne peuvent progresser durablement sans risquer d’alimenter de nouvelles pressions inflationnistes. Cette faiblesse persistante de la productivité contribue à entretenir le sentiment d’une érosion continue du pouvoir d’achat chez les citoyens. Selon l’OCDE, la croissance annuelle de la productivité du travail dans les économies avancées est aujourd’hui très inférieure à celle observée avant la crise financière de 2008. Une économie qui ne gagne plus suffisamment en productivité finit inévitablement par avoir de plus en plus de difficultés à améliorer durablement le niveau de vie de sa population.

Les conséquences politiques de cette crise du coût de la vie sont considérables. La hausse persistante du coût de la vie est devenue l’un des principaux moteurs des turbulences politiques observées aujourd’hui à travers le monde. Une véritable crise de confiance s’est installée entre les citoyens et leurs dirigeants. En Algérie, le taux de participation aux élections dépasse à peine 20%. Ailleurs, la volatilité électorale est telle que de nombreux gouvernements peinent à aller au terme de leur mandat. Le populisme progresse aussi bien à droite qu’à gauche. Les partis traditionnels ont perdu de leur emprise aux États-Unis, en Espagne, en Italie, en France et même en Allemagne. Les mouvements de protestation sociale se multiplient et deviennent le mode d’expression privilégié de ceux qui se sentent exclus du système, défiants à l’égard des élites et méfiants envers les institutions. La frustration économique s’est progressivement transformée en frustration politique.

Il ne suffit plus d’annoncer que le PIB a progressé. La croissance économique ne semble plus avoir d’impact direct sur le quotidien des citoyens. Les gouvernements célèbrent la hausse du PIB, l’augmentation des investissements directs étrangers, la progression des exportations ou encore les performances du tourisme. Mais les citoyens posent une question beaucoup plus simple: puis-je payer mon loyer? Puis-je épargner? Puis-je offrir un logement à mes enfants? Désormais, le succès économique est jugé à l’aune de la vie quotidienne. Pour une majorité de citoyens, la croissance n’a de valeur que si elle améliore concrètement leur vie quotidienne.

Les gouvernements doivent désormais privilégier des réformes structurelles plutôt que des réponses conjoncturelles. La première priorité consiste à accroître la capacité de production de l’économie. Cela passe par une amélioration durable de la productivité, la construction de logements abordables —la politique marocaine de promotion du logement social engagée depuis la fin des années 2000 constitue à cet égard un cas d’école—, ainsi que par des investissements soutenus dans les infrastructures, qu’il s’agisse des routes, des ports, des réseaux logistiques ou des barrages. Investir davantage dans l’éducation, la formation et les compétences est tout aussi essentiel, car une économie plus productive est aussi une économie capable d’offrir des emplois mieux rémunérés et un pouvoir d’achat plus élevé.

La deuxième priorité consiste à rendre les marchés plus efficaces. Cela suppose de simplifier les procédures administratives, de réduire les réglementations inutiles et de renforcer la concurrence afin de maintenir les prix à des niveaux raisonnables. Il est également indispensable de revoir les circuits de distribution des produits alimentaires, où la multiplication des intermédiaires contribue souvent à gonfler les prix. Au Maroc, le débat entre l’Istiqlal, qui plaide pour une intervention plus forte de l’État contre les intermédiaires, et le RNI, qui privilégie une approche plus libérale, illustre bien les arbitrages auxquels sont confrontés les pouvoirs publics.

Enfin, les politiques économiques doivent préserver le pouvoir d’achat des ménages les plus vulnérables. La lutte contre le chômage des jeunes demeure une priorité stratégique, car davantage d’emplois signifie davantage de revenus et une meilleure capacité des familles à faire face aux dépenses essentielles. La protection sociale et les aides directes ciblées constituent également des instruments indispensables pour limiter les effets des chocs économiques. Dans ce domaine, le Maroc est en train de bâtir une expérience particulièrement intéressante. L’ensemble de ces politiques doit toutefois s’inscrire dans un cadre de stabilité macroéconomique. Des finances publiques saines et maîtrisées garantissent une capacité d’intervention durable lorsque les crises surviennent.

Pendant des décennies, la mondialisation promettait des biens toujours moins chers et une amélioration continue du niveau de vie. Aujourd’hui, de nombreux citoyens s’interrogent: la mondialisation a-t-elle réellement amélioré leur quotidien? Aujourd’hui, la mondialisation est moins jugée sur ce qu’elle produit que sur ce qu’elle apporte réellement au quotidien des citoyens.

La véritable question n’est plus seulement de savoir combien une économie produit, mais combien elle permet réellement à ses citoyens de vivre dignement. Au 21ème siècle, le progrès ne sera plus jugé uniquement à l’aune de la croissance, mais de la capacité des familles à se loger, se nourrir, épargner, préparer l’avenir de leurs enfants et retrouver la confiance dans l’ascenseur social. En définitive, restaurer cette «affordability» est devenu le véritable contrat économique, social et démocratique de notre époque.

Par Lahcen Haddad
Le 16/07/2026 à 11h03