Hier Riccardo Magherini, aujourd’hui Abderrahim Fakir: les bavures des carabiniers italiens exposées au grand jour

Un portrait de Abderrahim Fakir, lors d’une manifestation organisée à la suite de son décès, le 20 juillet 2026.

À Bologne, la mort de Abderrahim Fakir lors de son arrestation relance un débat vieux de douze ans sur les techniques d’interpellation en Italie. Ce Marocain de 42 ans est mort plaqué au sol par deux policiers. Le même scénario avait déjà coûté la vie à Riccardo Magherini, à Florence, en 2014. La Cour européenne des droits de l’Homme avait condamné l’Italie pour son absence de protocole. Rien n’a changé depuis.

Le 22/07/2026 à 11h45

«On ne peut pas mourir de cette façon!» C’est Khadija Fakir, sœur de Abderrahim, qui lâche ce cri, tandis que l’Italie semble figée depuis douze ans face à une même scène. En 2014, Riccardo Magherini mourait à Florence, immobilisé au sol par des carabiniers. Le 20 juillet 2026, Abderrahim Fakir, Marocain de 42 ans, meurt à Bologne dans des circonstances presque identiques, plaqué au sol par deux policiers alors qu’il appelait à l’aide. Entre les deux affaires, la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) a condamné l’Italie pour son absence persistante de protocole encadrant les interpellations.

Ce qui s’est passé

Abderrahim Fakir, arrivé en Italie à l’âge de 5 ans, est mort après avoir été plaqué au sol par deux policiers lors de son arrestation à Bologne. Des extraits d’une vidéo tournée par un riverain, largement partagés par les médias italiens, montrent la victime subir un plaquage ventral pendant plusieurs minutes. Il lance à plusieurs reprises «à l’aide, à l’aide!» tandis que les deux policiers l’immobilisent au sol, sous le regard de deux hommes en tenue d’ambulanciers, immobiles.

Gémissant, il apparaît ensuite inerte, le visage contre l’asphalte, pendant que les policiers lui lient pieds et poings. L’un d’eux finit par lui taper sur l’épaule pour vérifier s’il est toujours conscient. Il ne l’est plus. La préfecture de police de Bologne a indiqué que les images des caméras d’intervention des deux policiers avaient été mises à la disposition de la justice, précisant que les agents étaient intervenus après que des riverains eurent signalé un homme en proie «à une violente colère». Une enquête a été ouverte par le parquet italien au lendemain du drame, provoquant l’indignation de l’opinion publique et un rassemblement de plusieurs centaines de personnes dans le centre-ville de Bologne, où des banderoles réclamant «justice et vérité pour Fakir» ont été brandies.

Un précédent judiciaire resté lettre morte

C’est ce parallèle que dresse la sénatrice Ilaria Cucchi, dont le frère est mort en détention en 2009. Il a été battu par deux carabiniers après avoir opposé une résistance lors de la prise de ses empreintes, une violence que la justice a qualifiée de légitime défense.

«Trouvez les différences», lance-t-elle, lors d’une conférence organisée au Sénat hier, mardi 21 juillet, comparant les vidéos de Riccardo Magherini et de Abderrahim Fakir, tournées à douze ans d’intervalle dans des situations qu’elle juge «tout à fait analogues».

Ilaria Cucchi rappelle que la CEDH a condamné l’Italie en janvier 2026 pour plusieurs motifs, parmi lesquels l’absence persistante d’un protocole réglementant les opérations de police. «Dans son arrêt de chambre, la Cour européenne des droits de l’Homme dit, à l’unanimité, qu’il y a eu deux violations de l’article 2 (droit à la vie/enquête) de la Convention européenne des droits de l’Homme», peut-on lire dans l’extrait du communiqué de presse de la greffière de la Cour.

La Cour estime que le maintien de Riccardo Magherini au sol «en position de décubitus ventral pendant une vingtaine de minutes après son immobilisation initiale, alors même que l’intéressé ne réagissait apparemment plus, n’était pas absolument nécessaire pour le maîtriser».

Elle constate également «des lacunes dans l’enquête qui a suivi (en ce qui concerne son indépendance), dans la formation des représentants des forces de l’ordre aux techniques d’immobilisation et dans les directives en vigueur en Italie à l’époque concernant la manière de placer un individu en position de décubitus ventral avec un risque minimal pour la santé et la vie».

Ilaria Cucchi relève, par ailleurs, qu’en mai 2026, quelques mois après cette condamnation, le ministère de l’Intérieur italien a lui-même communiqué des lignes directrices sur la gestion des personnes dites «non coopératives».

Ces lignes directrices décrivent ces personnes comme des sujets parfois fragiles, psychiatriques, souffrant de troubles psychologiques ou agissant sous l’effet de substances stupéfiantes ou alcooliques et recommandent qu’après le menottage, la personne soit immédiatement replacée en position couchée sur le dos, et non maintenue au sol sur le ventre. «Et à la place, nous le faisons mourir par asphyxie», s’indigne la sénatrice.

Ce constat est renforcé par l’analyse de Mario Balzanelli, président de la Société italienne du système d’urgence 118, qui qualifie, dans une déclaration pour un média italien, de «complètement inappropriée» la manœuvre de contention appliquée par les policiers.

Il précise que l’usage du spray au poivre n’était pas non plus indiqué, en particulier sur des sujets asthmatiques comme Abderrahim Fakir. Selon lui, l’arrivée rapide sur place d’un médecin du 118 aurait très probablement permis de le sauver. Face à un fort état d’agitation psychomotrice, ce médecin aurait pu sédater l’homme, pour sa propre protection et pour éviter des conséquences plus graves.

Trois facteurs... un seul et même dénouement

Mario Balzanelli souligne que la manœuvre des policiers, une contention en position ventrale avec le visage et le thorax écrasés au sol, n’est jamais indiquée et peut être létale, car elle réduit la circulation d’air dans les poumons. Il détaille trois causes qui convergent le plus souvent dans ce type de décès.

La première tient à l’état d’agitation lui-même, qui expose l’organisme à des arythmies graves et à une ischémie pouvant arrêter le cœur, même sans contention. La deuxième est la position ventrale. Écrasé au sol sous le poids d’un ou plusieurs agents, le sujet ne peut plus dilater son thorax ni son diaphragme. Alors qu’il faudrait hyperventiler pour éliminer l’excès de dioxyde de carbone, la mécanique respiratoire est bloquée, le CO2 s’accumule, le sang s’acidifie et le cœur cède, un phénomène encore aggravé par la compression du cou.

La troisième cause tient au spray au poivre, utilisé juste avant l’immobilisation de Abderrahim Fakir. L’oléorésine de capsicum peut provoquer un laryngospasme et un bronchospasme, avec fermeture des voies aériennes, des effets particulièrement dangereux chez les personnes asthmatiques. Or, les proches de Abderrahim Fakir ont indiqué qu’il souffrait d’asthme et avait déjà été hospitalisé pour des problèmes respiratoires. L’issue, dans ce type de cas, est un arrêt cardiaque se manifestant sous forme d’activité électrique sans pouls.

Mario Balzanelli avertit que la fenêtre pour éviter ce type de décès, ou en réduire fortement le risque, est étroite. elle consiste simplement à retirer immédiatement la personne de la position ventrale. Il rappelle que l’agitation psychomotrice est une condition clinique potentiellement dangereuse, nécessitant l’intervention d’un équipage du 118 avec médecin et infirmier, capables d’évaluer cliniquement le patient et de pratiquer une sédation si nécessaire. La Société qu’il préside appelle donc à reconnaître l’agitation aiguë comme une urgence médicale à part entière, à toujours activer le 118 avec un équipage médico-infirmier, et à construire des protocoles partagés ainsi qu’une formation conjointe entre forces de l’ordre et système 118.

Un avocat qui a suivi de nombreuses affaires similaires

La famille de Abderrahim Fakir a confié le dossier à l’avocat Fabio Anselmo, qui a suivi de nombreux événements similaires, de Federico Aldrovandi à Stefano Cucchi en passant par Riccardo Magherini. Il ne cache ni sa colère ni son épuisement après plus de vingt ans à défendre ce type de dossiers. «Que puis-je dire? Que nous n’avons rien appris. Et nous ne voulons rien apprendre», lâche-t-il, avant de rappeler que la CEDH a condamné l’Italie à deux reprises pour la mort de Riccardo Magherini, une condamnation confirmée par la Haute Cour et établissant des principes fondamentaux que l’Italie continue de violer, à savoir l’obligation de former les forces de l’ordre, tant sur le plan opérationnel que psychologique.

Il affirme qu’un élément déterminant ressort de l’écoute des échanges avec les secours du 118. Lorsque les agents se sont relevés, Abderrahim Fakir semblait encore agonisant, sans que personne ne le détache ni ne lui porte secours. «Qu’on m’explique pourquoi il est resté attaché, mains et pieds», interroge-t-il, avant d’ajouter que si cet élément se confirmait, la tragédie prendrait des contours «encore plus noirs et terribles». Il qualifie les procédures existantes de «procédures de mort», rappelant que ce type de manœuvre ne devrait être utilisé que dans des cas extrêmes et cesser immédiatement dès lors que la personne interpellée ne représente plus de danger, ce qui, selon lui, n’arrive presque jamais en pratique.

L’avocat dénonce également le traitement médiatique réservé à la victime, certains journaux ayant selon lui attribué à tort à Abderrahim Fakir le casier judiciaire d’un homonyme, pour lui prêter des délits qu’il n’avait pas commis. «Ce qui compte, c’est ce qui s’est passé là», martèle-t-il, rejetant toute tentative de faire porter la responsabilité du drame sur le passé de la victime.

Il conclut sur un aveu de lassitude après plus de vingt ans de carrière consacrés à ce type de dossiers, disant sa fatigue de voir «se consumer les tragédies et la santé des proches de ces victimes», et adresse un geste de soutien appuyé à la nièce de Abderrahim, qu’il salue comme le visage d’une famille qui «revendique les droits civils et la dignité» qui ont été niés à son oncle.

La nièce de Abderrahim Fakir, Yousra, est intervenue à son tour, en visioconférence. Elle a tenu à se démarquer fermement des débordements survenus après l’intervention policière. «Nous, en tant que famille, nous nous dissocions complètement des affrontements et des désordres survenus après l’intervention», a-t-elle affirmé, rappelant son attachement à Bologne, sa ville natale, où elle est née et a grandi.

«La voir ainsi, cela me touche profondément, moi et ma famille. Bologne ne mérite pas cela», a-t-elle ajouté, insistant sur le fait que la mémoire de son oncle ne devait pas être «souillée» par ces débordements.

«La douleur que nous vivons est énorme, mais elle ne peut et ne doit se transformer en violence, en aucune manière», a-t-elle insisté, avant de réclamer que la mémoire de son oncle soit respectée. «Mon oncle s’appelait Abderrahim. Ce n’est pas un numéro, ce n’est pas un cas, c’est une personne avec une vie», a-t-elle déclaré. Elle a rappelé que ce qui s’était passé ne pouvait être réduit à «une erreur, une faute, une fatalité».

«Quand une personne demande de l’aide, quand quelqu’un crie, quelqu’un doit intervenir et quand cela n’arrive pas, il est juste de se demander pourquoi», a-t-elle fait valoir, réclamant vérité, compréhension des faits et établissement des responsabilités. Elle a demandé du respect pour son oncle, pour sa mémoire et pour sa dignité, ainsi que pour sa famille, promettant que la famille continuerait à se faire entendre «jusqu’à ce que nous ayons des réponses».

Rabat suit le dossier de près

Du côté marocain, le ministère des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger a indiqué hier suivre avec préoccupation les événements et les faits ayant conduit au décès de son ressortissant.

Dans son communiqué, le ministère précise que les autorités marocaines ont demandé aux autorités italiennes compétentes de procéder promptement à une enquête exhaustive pour faire toute la lumière sur les circonstances entourant ce décès, et de fournir les éclaircissements nécessaires sur ce drame. Selon la même source, elles ont également exigé que les responsabilités soient établies et que soit garantie la pleine application des mesures et procédures légales requises.

Le ministère souligne que les autorités marocaines continueront à suivre de très près ce dossier, dans le cadre de leur engagement constant à protéger les intérêts des Marocains résidant à l’étranger, ajoutant que des instructions fermes ont été données en ce sens à l’ambassade et au consulat général concernés, pour suivre l’évolution de cette affaire.

Par Hajar Kharroubi
Le 22/07/2026 à 11h45