Il suffit parfois d’une réflexion cueillie au vol pour plonger le particulier dans un abîme de réflexions… Il y a quelques jours, j’étais assis paisiblement dans le salon d’attente de l’aéroport Mohamed V de Casablanca, sirotant un jus de fruit, un livre de Leftah ouvert sur mes genoux– Leftah est l’un de nos meilleurs prosateurs– lorsqu’une dame, sur ma droite, prononça à haute et intelligible voix cette phrase en forme d’incipit:
- C’est quand même dingue.
Je me retournai: c’était une jeune femme brune au visage avenant, vêtue avec un goût certain (l’incertain étant mon apanage) et qui tenait une cannette de Cola light– publicité gratuite– à la main. Il me sembla que la proposition qu’elle venait d’avancer appelait une réplique– or il n’y avait qu’elle et votre serviteur dans les parages. Je me dévouai donc:
- Quoi donc est dingue, médème?
Elle (je sus plus tard qu’elle se prénommait Jinane) élabora:
- Je ne sais combien il y a de pays dans le vaste monde; probablement deux centaines; on en trouve de toutes les formes, du plus avancé au plus rétrograde, du plus riche au plus pauvre, de la Finlande à la Papouasie, de la Suisse au Sud-Soudan, du Danemark à l’Afghanistan. Mais il y a une chose qui d’un pays à l’autre ne change pas: les aéroports internationaux. Ils se ressemblent tous.
Je me tus, frappé par cette évidence et par ce qu’elle recélait comme aperçus intrigants si on se donnait la peine de la méditer. Refermant le Leftah– à tantôt, Ssi Mohamed– je me mis à réfléchir.
Pourquoi tous les aéroports internationaux se ressemblent-ils? Une première piste est qu’ils sont soumis à des normes édictées par l’IATA (Association du transport aérien international). Il s’agit avant tout de faciliter la vie des passagers (ils sont assez stressés comme ça) et de garantir leur sécurité. Il y a ensuite l’efficacité opérationnelle (on n’a pas de temps à perdre), la gestion des bagages (ne les perdez pas, please, il y a le manuscrit de mon prochain roman dedans).
Pour ce qui est de faciliter la vie des passagers, il y a des bornes kiosques, la possibilité de l’auto-enregistrement et même la technologie de reconnaissance faciale qui vous fait franchir les contrôles sans voir le moindre fonctionnaire de police.
«Le rôle de l’État est de faciliter la vie des passagers… pardon: des citoyens. L’efficacité doit être son crédo: le citoyen n’a pas de temps à perdre. Au diable les mouqata’a: partout des bornes kiosques, avec un code unique pour chaque citoyen, qui y traitera toutes ses questions administratives.»
— Fouad Laroui
Il y a aussi des normes pour la gestion des slots (les créneaux horaires), ce qui évite les embouteillages géants et les aéroports saturés.
Et c’est là que j’ai eu une illumination. Bon sang mais c’est bien sûr! Tous ces pays lamentablement gérés (Somalie, Venezuela, Yémen, Érythrée, Nicaragua, Soudan…) et dont seul l’aéroport international sauve l’honneur devraient étendre le contrôle de l’IATA à tout leur territoire. Leurs problèmes disparaîtraient comme par enchantement.
Faiblesse des institutions publiques, comme en Somalie? L’administration du pays devenu aéroport sera aussi intransigeante que Dmitry Kamenshchik, ancien bagarreur des forces spéciales de l’armée russe et présentement patron de l’aéroport de Moscou. Tu bouges, tu meurs. Ponyâtno?
Instabilité politique, comme en Libye? Pieter van Oord, le PDG de Schiphol, l’aéroport d’Amsterdam, l’un des meilleurs au monde, est capable de tenir une réunion pendant six heures (sans aller une seule fois aux toilettes) jusqu’à ce que tout le monde se mette d’accord sur les questions en suspens.
Guerre civile entraînant une défaillance de la gouvernance, comme au Yémen? Wang Changyi (aéroport de Pékin) dispose d’une ligne directe vers un camp de rééducation pour fortes têtes porteuses de jambiyya.
Et nous? Heureusement, notre pays n’est pas trop mal géré. Mais on pourrait quand même faire mieux. Transformons-nous nous-mêmes en aéroport avant que l’IATA ne débarque.
D’abord, mettons-nous d’accord sur un point: le rôle de l’État est de faciliter la vie des passagers… pardon: des citoyens. L’efficacité doit être son crédo: le citoyen n’a pas de temps à perdre. Au diable les mouqata’a: partout des bornes kiosques, avec un code unique pour chaque citoyen, qui y traitera toutes ses questions administratives. Partout la possibilité de s’auto-enregistrer, par exemple dans les hôpitaux (bye bye, la corruption). Partout la reconnaissance faciale sans voir le moindre policier (bye bye, pandores et poulets).
Bref, devenu gigantesque aéroport, propre et sécurisé, géré avec efficacité, prospère, le Maroc ne donnerait plus à certains de ses habitants l’envie de s’envoler vers d’autres cieux. Au contraire, il verrait peut-être des nuées d’oiseaux migrateurs, attirés par la lumière, fondre vers ses tours de contrôle. Mais ceci est une autre histoire…




