Depuis plus de onze ans que j’écris chaque mercredi un billet d’humeur dans ces colonnes, il m’est arrivé de temps à autre de n’être pas clair– ou du moins pas suffisamment clair pour que mes propos ne suscitent aucune incompréhension. C’est ce qui m’est arrivé la semaine dernière. Je me sens donc tenu d’élaborer un peu mon point de vue– et je vous prie de m’en excuser puisqu’il y aura nécessairement quelques redites.
Je prenais pour point de départ l’élection récente du physicien Alain Aspect (Prix Nobel 2022) à l’Académie française. Je rappelais que l’Académie française avait été créée en 1635 par le cardinal Richelieu pour «contribuer au perfectionnement et au rayonnement des lettres». En somme, une assemblée de «littérateurs» avait accueilli en son sein un savant, un praticien de ce qu’on nomme «les sciences dures».
Et c’est là que le malentendu a surgi. Certes, je me réjouissais de l’élection d’Alain Aspect– mais en fait, je passais immédiatement (trop vite?) à un autre physicien, mon ami Jean-Pierre Luminet, qui est à la fois savant– spécialiste internationalement reconnu des trous noirs– et poète.
C’était là mon vrai propos, qui n’a donc pas été compris par tous. Je ne critiquais pas tel ou tel cénacle sous prétexte qu’il n’aurait pas compté de scientifiques en son sein, je disais que l’idéal de tout homme, pour moi, c’était d’être à la fois savant et littérateur. C’est ce que je nommais, un peu facétieusement, al-insaan al-kaamil (l’homme parfait), reprenant une expression dont les mystiques musulmans, en particulier Ibn Arabi, usaient.
Il ne s’agit donc pas d’avoir sous la même coupole des écrivains et des chimistes, des poètes et des médecins, des dramaturges et des physiciens. Mon rêve est que chacun de nous soit tout cela à la fois.
C’est une de mes lubies les plus anciennes. Du temps que je vivais en Angleterre, j’avais lu un livre intitulé The Two Cultures qui m’avait fait une forte impression. Son auteur, C. P. Snow, était lui-même un romancier à succès et un physicien de talent. Il déplorait dans son essai le fossé croissant qui se creusait entre les sciences et les humanités (donc entre les «savants» et les «intellectuels littéraires»). Selon lui, ces deux domaines ne communiquaient plus. Pire: ils étaient devenus hostiles l’un à l’autre.
«Oserai-je conclure en formant le vœu, sans que personne ne prenne la mouche, qu’on distingue et honore davantage ceux qui, comme Platon dans son Timée, savent traiter de la science la plus ardue avec la fluidité du poète le plus exquis? »
— Fouad Laroui
Or c’est bien ce que je constate dans notre pays. J’essaie d’y remédier à ma modeste mesure, par l’enseignement, mais la lutte est âpre. Un congrès scientifique de haut niveau peut être parasité par des bavards qui n’y connaissent rien mais maîtrisent en revanche la rhétorique obscurantiste.
Une anecdote. Un jour que je me promenais avec un de nos grands poètes, je le sentis préoccupé. Il venait d’apprendre– à plus de 70 ans…– quelque chose que tout scientifique sait, à savoir que l’extinction du Soleil est prédite et calculée, à l’année près.
- «Mon œuvre va donc disparaitre un jour», se lamentait-il.
J’étais sidéré. C. P. Snow avait raison. Les littéraires sont souvent incapables de décrire les lois scientifiques fondamentales. (Il faut dire aussi que beaucoup de scientifiques sont largement ignorants de la littérature classique– sinon de la littérature tout court.)
Cette polarisation fait que nous sommes mal préparés à prendre notre place dans la division internationale du travail scientifique. Il nous faut donc un système éducatif plus équilibré: beaucoup de science– pour tous– et des disciplines littéraires et artistiques– pour tous. Il faut éviter l’hyperspécialisation, il faut promouvoir une pensée interdisciplinaire, associant les mathématiques, les sciences, l’ingénierie, les lettres et les arts. Et c’est ainsi que nous formerons des milliers de insaan kaamil– et c’est ainsi que nous éviterons à notre pays d’être freiné dans son essor par des métaphysiciens qui ne connaissent rien au monde physique.
C’est pourquoi j’écrivais dans mon billet de la semaine dernière que «nul poète ne peut désormais s’affranchir du regard sourcilleux du scientifique; mais il peut y échapper en se faisant lui-même homme de science.»
Oserai-je conclure en formant le vœu, sans que personne ne prenne la mouche, qu’on distingue et honore davantage ceux qui, comme Platon dans son Timée, savent traiter de la science la plus ardue avec la fluidité du poète le plus exquis?



