Passer à l’anglais, oui, mais sans perdre le français

Fouad Laroui.

ChroniqueLes Marocains ont la chance inouïe de pouvoir être trilingues dans trois langues majeures du monde.

Le 29/04/2026 à 11h00

C’est devenu une sorte de rite. À chaque rentrée, quand je commence le premier de mes cours, il se trouve toujours un étudiant ou une étudiante pour lever la main et me demander, fort courtoisement d’ailleurs:

- Sir, could you switch to English?

Cette question déclenche une discussion touffue au cours de laquelle je confirme que je pourrais passer à la langue de Shakespeare (j’ai vécu et enseigné pendant trois ans en Angleterre) mais que, en un autre sens, je ne le peux pas puisque la langue d’enseignement est imposée par le Ministère. De plus, j’estime que cette question (Sir, could you switch to English?) n’est recevable que si l’étudiant(e) a d’abord fait l’effort d’acquérir une bonne maîtrise du français.

Pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, je vais dire clairement quelle est ma position. Les Marocains ont une chance inouïe, qui est d’avoir la possibilité d’être trilingues (ou plus, en comptant le tamazight). Mieux: ils ont la chance inouïe de pouvoir être trilingues dans trois langues majeures du monde: l’arabe, le français et l’anglais. Ce trio fournit à lui seul la moitié(!) des six langues de l’ONU. L’arabe est notre langue officielle, nous avons une longue fréquentation du français, et l’anglais est aujourd’hui indispensable dans la recherche scientifique et les échanges internationaux. Nous devrions être à l’aise dans les trois idiomes.

Depuis presqu’un siècle, après l’arabe nous apprenons d’abord le français et ce n’est qu’ensuite que nous passons à la langue de Bush. Certains, prenant ce détour pour une distraction, voudraient «laisser tomber» le français et passer directement à l’anglais. C’est une erreur, me semble-t-il, et voici pourquoi:

«Et acquérir ce qui est tout juste le niveau d’un bon lycéen en français est à la portée de tous les Marocains si nous ne faisons pas l’erreur (commise par l’Algérie à la rentrée 2022) de remplacer le français par l’anglais en tant que première langue étrangère. »

—  Fouad Laroui

1. Tout d’abord, il y a deux imprécisions dans les arguments de ceux qui veulent abandonner le français: a) ce serait «la langue du colonisateur»– alors que le Maroc n’a jamais été colonisé (le traité de Fès de 1912, abrogé en 1956, établissait une relation étroite entre deux États souverains); et b) ce serait «la langue de la France»– alors que c’est la seule langue officielle de onze pays (France, Bénin, Congo-Brazzaville, Monaco, RDC, Côte d’Ivoire, Gabon, Guinée, Niger, Sénégal, Togo) et une des langues officielles de seize autres pays (Belgique, Canada, Suisse…). D’ailleurs, et c’est important dans le cadre de nos alliances et de notre diplomatie, c’est l’Afrique subsaharienne, et non la France, qui abrite la plus grande partie des locuteurs de ce qui est aussi la langue de Senghor– qui en a fait un usage magnifique.

2. Par ailleurs, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) regroupe 90 États et gouvernements. C’est considérable. Et surtout, la Francophonie n’a pas été créée par la France (pour perpétuer une domination dont on se demande en quoi elle pourrait consister); elle a quatre «pères fondateurs», dont aucun n’est Français: Senghor (Sénégal), Bourguiba (Tunisie), Hamani Diori (Niger) et le prince cambodgien Norodom Sihanouk. Ce sont eux qui ont mis en place l’Agence de Coopération Culturelle et Technique (ACCT), ancêtre de l’OIF, le 20 mars 1970 à Niamey, chez Hamani Diori.

3. Il y a autre chose. Combien d’Anglais et d’Américains ai-je rencontrés dans ma vie qui rêvaient de maîtriser la langue de Voltaire, de Pascal, de Descartes, de Hugo, de Poincaré, de Sartre, de Foucault, de Bourdieu… (la liste est interminable)! Parmi eux, notamment chez les intellectuels américains, certains font beaucoup d’efforts pour acquérir ce qui est tout juste le niveau d’un bon lycéen marocain. À Boston ou à Cambridge, ma maîtrise du français me vaut toujours beaucoup de considération. Et c’est à la portée de tous les Marocains si nous ne faisons pas l’erreur (commise par l’Algérie à la rentrée 2022) de remplacer le français par l’anglais en tant que première langue étrangère.

4. Enfin, cette erreur reviendrait à lâcher la proie pour l’ombre. Certains s’imaginent qu’il faut passer à l’anglais parce que ce serait une langue «plus facile» que le français. Erreur. Bien sûr, tout le monde peut fredonner The sky is blue, I love you…; mais maitriser vraiment une langue, c’est pouvoir y exprimer toutes les subtilités du monde et de l’âme humaine. De ce point de vue, l’anglais n’est pas plus facile que le français. Les étudiants qui me demandent Sir, could you switch to English? peuvent-ils exprimer l’angoisse du néant comme le faisait Hamlet: Who would fardels bear, to grunt and sweat under a weary life, but that the dread of something after death, the undiscovered country from whose bourn no traveller returns, puzzles the will and makes us rather bear those ills we have than fly to others, that we know not of?

Par Fouad Laroui
Le 29/04/2026 à 11h00