Lors du lancement du dialogue social, le 17 avril, beaucoup attendaient du gouvernement qu’il précise enfin les contours de la réforme des retraites. Pourtant, l’exécutif s’est limité à une annonce succincte, glissée dans le communiqué sanctionnant la réunion avec les partenaires sociaux. «Le gouvernement s’est engagé à ouvrir un débat global et pointu au sujet de la catégorie des retraités bénéficiant de pensions inférieures au seuil minimal de salaire», peut-on y lire.
À première vue, cette formulation laisse penser à une volonté d’aligner la pension minimale, actuellement fixée à 1.000 dirhams dans le secteur privé (CNSS) et à 1.500 dirhams dans le secteur public (CMR), sur les niveaux du salaire minimum, soit environ 3.400 dirhams brut pour le SMIG et près de 2.500 dirhams pour le SMAG. Une telle perspective, si elle devait se concrétiser, concernerait une large frange de retraités à faibles revenus.
Dans cette optique, Le360 a sollicité les différentes caisses de retraite relevant du régime de base obligatoire afin de mieux évaluer le nombre de bénéficiaires potentiels d’une telle mesure. Il ressort ainsi que, du côté du Régime collectif d’allocation de retraite (RCAR), qui couvre les agents des collectivités territoriales et de certains établissements publics, sur un total de 96.084 pensionnés, 28.087 perçoivent une pension inférieure à 3.000 dirhams, soit 29% des bénéficiaires.
Répartition des pensions servies aux retraités du RCAR - 2025
| Tranche de pension mensuelle (en DH) | Effectif des bénéficiaires | Pourcentage | Pourcentage cumulé |
|---|---|---|---|
| 0-1.000 | 5.272 | 5% | 5% |
| 1.000-1.500 | 5.577 | 6% | 11% |
| 1.500-3.000 | 17.238 | 18% | 29% |
| 3.000-6.000 | 33.108 | 34% | 64% |
| 6.000-8.000 | 12.698 | 13% | 77% |
| 8.000-10.000 | 8.245 | 9% | 85% |
| 10.000-15.000 | 10.011 | 10% | 96% |
| 15.000 et plus | 3.935 | 4% | 100% |
Source: RCAR
La proportion est encore plus élevée au sein de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), qui couvre les salariés du secteur privé. Sur 848.367 retraités, près des deux tiers, soit environ 566.000 personnes, perçoivent une pension inférieure à 3.000 dirhams, toutes prestations confondues (vieillesse, invalidité et survivants).
Répartition des pensions servies aux retraités de la CNSS - 2025
| Tranche de pension mensuelle (en DH) | Pension d’invalidité | Pension de survivant | Pension de vieillesse | Total | Pourcentage |
|---|---|---|---|---|---|
| 0-1000 | 0 | 151.025 | 28.500 | 179.525 | 21% |
| 1O00-1500 | 2.467 | 42.965 | 218.666 | 264.098 | 31% |
| 1500-2000 | 1.624 | 23.223 | 97.807 | 122.654 | 14% |
| 2000-3000 | 1.395 | 13.716 | 107.556 | 122.667 | 14% |
| 3000-4410 | 986 | 2.673 | 136.296 | 139.955 | 16% |
| 4410 et plus | 20 | 48 | 19400 | 19.468 | 2% |
| Total | 6.492 | 233.650 | 608.225 | 848.367 | 100% |
Source: CNSS
Du côté de la Caisse marocaine des retraites (CMR), en revanche, silence radio. Malgré plusieurs sollicitations adressées à son directeur, Lotfi Boujendar, aucune donnée n’a été communiquée. S’agit-il d’un choix assumé de verrouiller la communication autour de la situation financière de la caisse, dont les réserves sont en déclin depuis plusieurs années?
Le même malaise semble entourer le dossier au niveau gouvernemental. Interpellée hier, lundi 27 avril au Parlement par des députés de l’opposition, qui l’ont directement questionnée sur une éventuelle démission à la suite de l’incapacité du gouvernement à présenter une réforme consensuelle, pourtant promise pour mai 2026, la ministre de l’Économie et des Finances, Nadia Fettah, a répondu sur un ton inhabituellement virulent: «J’aurais pu présenter ma démission si cette critique venait de quelqu’un qui avait pris le soin de résoudre ces dossiers avant notre arrivée. Dans ce cas, je n’aurais pas eu à démissionner, car le problème aurait déjà été réglé.»
Elle a ensuite tenté de justifier les retards accumulés: «Nous avons pris le temps, avec les syndicats et le patronat, d’étudier soigneusement les régimes de retraite, caisse par caisse. Le jour où nous serons prêts, socialement et politiquement, à présenter l’offre du gouvernement, nous le ferons. Il ne s’agit pas d’annoncer des mesures pour ensuite entendre qu’elles sont rejetées. Nous avons analysé les chiffres, travaillé sur des solutions. Le dossier est complexe et doit être traité avec responsabilité.»
Malgré ces assurances, le flou demeure entier. Et la mise en avant de la question de la pension minimale, dans ce contexte, apparaît pour beaucoup comme une diversion, voire une fuite en avant.
Car avant même d’envisager une revalorisation des petites pensions, c’est l’équilibre global des régimes qui est en jeu. Plusieurs caisses affichent déjà des fragilités structurelles, et toute mesure d’augmentation non adossée à une réforme paramétrique ou systémique risque d’aggraver des déséquilibres déjà préoccupants.
En d’autres termes, derrière le débat socialement sensible sur la pension minimale se cache une équation bien plus complexe, celle de la soutenabilité à long terme du système de retraite marocain.
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Du côté de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), on affirme clairement que le sujet de la pension minimale n’a jamais été abordé ni dans les réunions bilatérales avec le gouvernement, ni au sein de la commission technique chargée de la réforme des retraites. Pour le patronat, cette revendication relève essentiellement des syndicats, et ne figure pas dans le cadre formel des discussions techniques.
Mais cette revendication intervient à un moment jugé critique. Plusieurs acteurs estiment en effet que poser aujourd’hui la question d’une hausse de la pension minimale revient à ignorer la situation réelle des régimes. Certaines caisses seraient déjà en déficit technique, survivant uniquement grâce à leurs réserves, tandis que d’autres se dirigent vers une échéance encore plus préoccupante. Le régime civil de la CMR, principal dispositif de retraite des fonctionnaires relevant du secteur public, est cité comme l’exemple le plus sensible, avec une perspective d’épuisement progressif de ses réserves à l’horizon de quelques années.
Malgré la tenue de plusieurs réunions de la commission technique chargée de la réforme des retraites, le dossier n’a guère avancé. Lors de ces rencontres, des projections actuarielles ont pourtant été examinées. Celles-ci sont issues d’un travail conjoint entre le ministère des Finances et l’Autorité de contrôle des assurances et de la prévoyance sociale (ACAPS).
À ce jour, le gouvernement n’a ni lancé de réforme paramétrique d’envergure, ni mis en œuvre la réforme systémique annoncée pour la législature 2021-2026.
L’exécutif semble avoir privilégié une approche fondée sur la recherche du consensus, une posture que certains acteurs interprètent désormais comme un facteur d’inertie, voire de blocage. À terme, avec l’arrivée d’un prochain gouvernement, une réforme sous contrainte pourrait s’imposer. Le risque d’un passage en force deviendrait alors difficile à écarter, surtout si les déséquilibres financiers des régimes continuent de se creuser.
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La question de la pension minimale est ainsi perçue comme secondaire au regard des urgences structurelles. Certains s’interrogent sur la pertinence d’une revalorisation alors même que des caisses comme la CMR peinent déjà à honorer leurs engagements à moyen terme.
Dans le secteur privé, le régime géré par la CNSS a enregistré une revalorisation de 5% des pensions en 2022, avec effet rétroactif au 1er janvier 2020. La pension minimale y est désormais fixée à 1.000 dirhams, sous réserve de la validation d’un minimum de 1.320 jours de cotisation, contre 3.240 jours auparavant. Cet assouplissement du seuil d’éligibilité à la pension de vieillesse, entré en vigueur le 1er mai 2025 avec effet rétroactif au 1er janvier 2023, marque une évolution significative du dispositif. La mise en œuvre de cette réforme n’est toutefois pas sans incidence sur l’équilibre financier du régime. Son coût est estimé à près de 9 milliards de dirhams sur une période de dix ans, à l’horizon 2034. Elle aurait ainsi contribué à accélérer la trajectoire vers un déficit technique, rendant toute nouvelle revalorisation plus difficile à absorber. Dans ce contexte, tout ajustement supplémentaire des paramètres est susceptible d’accentuer les tensions sur la soutenabilité du régime.
Ainsi, toute augmentation de la pension minimale devrait nécessairement être adossée à des ajustements techniques, faute de quoi elle risquerait d’aggraver les déséquilibres structurels existants. Une nouvelle revalorisation pourrait même avancer de plusieurs années l’horizon d’épuisement des réserves.
Le régime de la CNSS est aujourd’hui déjà en déficit technique avec un niveau de pension minimale fixé à 1.000 dirhams. À titre illustratif, un passage de 1.000 à 3.000 dirhams, sans mesures compensatoires, aurait un impact significatif sur sa soutenabilité financière. Alors qu’un épuisement des réserves est actuellement projeté à l’horizon 2034, une telle revalorisation pourrait, selon certaines simulations, l’avancer jusqu’en 2028.
Il s’agit donc d’un paramètre central qui doit être intégré dans toute réforme de ce type, afin de préserver l’équilibre actuariel du régime. Un tel ajustement implique un effort financier considérable. Reste à déterminer qui en supportera le coût.
Se pose dès lors la question du financement de cette éventuelle revalorisation. L’une des hypothèses consiste en une prise en charge par l’État via une contribution budgétaire, dans le cadre du dialogue social. Encore faut-il préciser si cette contribution serait limitée aux caisses du secteur public (CMR et RCAR) ou si elle contribuerait également au rééquilibrage du régime du secteur privé (CNSS).
«Lors de la revalorisation des pensions du régime CMR, résultant d’une décision politique, le différentiel a été intégralement pris en charge par l’État. En revanche, lorsque la pension minimale de la CNSS a été relevée, le coût a été supporté par le régime lui-même, sans révision des cotisations ni ajustement de l’âge de départ à la retraite, alors qu’il s’agissait également d’une décision politique», souligne ce syndicaliste membre du conseil d’administration de la CNSS.
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À la CGEM, l’impact financier de toute réforme est clairement anticipé. «Plus tôt on agit, moins le coût sera élevé. Si nous ne consentons pas aujourd’hui un effort de 5%, il pourrait atteindre 7% dans deux ans», avertit un membre du patronat. Autrement dit, le report des décisions ne ferait qu’alourdir la facture, aussi bien pour les entreprises que pour l’ensemble du système.
Dans ce cadre, les organisations patronales, notamment la CGEM et la Comader, se disent prêtes à consentir un effort supplémentaire, mais sous condition: «Si les syndicats acceptent d’augmenter leur part de cotisation, nous sommes disposés à relever légèrement la contribution patronale». Une hypothèse qui, à ce stade, reste peu probable.
Un point central du débat porte sur la répartition de l’effort entre employeurs et salariés. Contrairement au secteur public, où la cotisation retraite est répartie à parts égales entre l’État et le fonctionnaire (50% chacun), le secteur privé se caractérise par une répartition différente, la part patronale y est majoritaire, représentant environ deux tiers des cotisations, contre un tiers à la charge du salarié.
Dans ce contexte, toute discussion sur une revalorisation des pensions apparaît prématurée. Le débat reste d’autant plus bloqué qu’aucun compromis n’émerge entre partenaires sociaux. «C’est un débat de sourds», résume-t-on, pointant une impasse politique persistante.
La méthode adoptée par le gouvernement est également pointée du doigt. En conditionnant la réforme à un consensus, l’exécutif aurait compliqué davantage le processus.
Au final, une conviction largement partagée s’impose chez les experts. Avant d’envisager toute revalorisation des pensions, il est impératif de consolider les fondamentaux du système. Sans réforme paramétrique solide, portant notamment sur les taux de cotisation, l’âge de départ ou les modalités de calcul, et sans trajectoire financière soutenable, toute amélioration des prestations risquerait d’aggraver les déséquilibres existants au lieu de les corriger.
«Le chef du gouvernement a commis l’erreur de poser comme préalable un accord de toutes les parties. Or, l’expérience montre que, dans certains cas, la réforme doit être imposée», estime un observateur du dialogue social, en référence à la réforme menée sous Abdelilah Benkirane, qui avait opté pour des décisions impopulaires mais jugées nécessaires afin de garantir la continuité du versement des pensions, au lieu de renvoyer indéfiniment les arbitrages et de laisser la «patate chaude» au prochain gouvernement.




