À quatre ans de l’échéance fixée par Trade Morocco 2030, le secteur du commerce au Maroc reste paralysé par un cadre administratif, juridique et fiscal jugé inadapté. «Les acteurs économiques réunis lors du Forum national du commerce, le 27 avril à Marrakech, ont dressé un constat sans appel: malgré les avancées annoncées, les obstacles persistent, alimentant l’économie souterraine et décourageant l’investissement», écrit le quotidien Les Inspirations Eco du 29 avril.
La dématérialisation des autorisations commerciales, présentée comme une solution phare avec la plateforme Rokhas, peine à convaincre. Si douze régions, 82 préfectures et 950 communes sur 1 503 ont été intégrées au dispositif, traitant près de 900 licences par jour, les opérateurs dénoncent une application inégale des règles. «À Casablanca, à Fès, à Tanger ou à Marrakech, un même dossier ne reçoit pas le même traitement. La plateforme nationale est adossée à un back-office totalement arbitraire», déplore Hamza Benabdallah, président de la Chambre de commerce, d’industrie et des services de Fès-Meknès. Résultat, les délais d’obtention des autorisations s’étirent de six mois à un an, voire plus pour les dossiers complexes, grevant lourdement les investissements. «Un an d’attente, c’est 20 à 30% de l’investissement initial qui partent en fumée», souligne Mohamed El Fane, président de la Fédération de la franchise commerciale.
Cette lenteur bureaucratique a des conséquences directes sur des modèles économiques comme la franchise, pourtant identifiée comme un levier de modernisation. «Les enseignes internationales en tirent les conclusions», avertit El Fane, précisant que ces dernières se redéploient vers des marchés plus attractifs, comme la Turquie ou l’Égypte, emportant avec elles savoir-faire et bonnes pratiques.
Autre sujet de préoccupation, la concentration de l’expertise métier. Si le commerce relève de la tutelle du ministère de l’Intérieur, les Chambres de commerce et les fédérations professionnelles, mieux outillées, peinent à faire entendre leur voix. «Les Chambres captent les signaux remontés par leurs ressortissants, mais elles ne disposent pas du canal institutionnel qui permettrait de les faire infuser dans la décision réglementaire», explique Benabdallah. Sans dialogue structuré, les commerçants naviguent dans un maquis juridique où se superposent autorisations d’exploitation, règlements d’urbanisme, certificats de conformité et autres permis, sans hiérarchie claire.
Pire encore, certains opérateurs se retrouvent privés de droits fondamentaux, comme l’inscription au registre du commerce ou le vote aux élections des chambres, une situation qualifiée d’« anticonstitutionnelle » par plusieurs intervenants. «Cela prive des dizaines de milliers d’opérateurs de leur capacité à peser sur leur propre représentation», s’indigne un participant.
L’économie souterraine prospère sur ces dysfonctionnements, lit-on dans Les Inspirations Eco. Environ 500 000 commerçants sont régulièrement inscrits, mais près du double opèrent sans autorisation ni identifiant fiscal. Lors des contrôles, 95% des opérateurs interrogés ne disposent d’aucun titre régulier. «Sur le même trottoir, le commerçant en règle, qui paie taxes et cotisations, fait face à un acteur affranchi de toute charge», constate un expert. Cette concurrence déloyale fragilise un secteur que le gouvernement ambitionne pourtant de dynamiser, avec un objectif de porter la valeur ajoutée du petit commerce de 3 à 6% aujourd’hui à 20% d’ici 2030.
Pour y parvenir, les participants au Forum ont insisté sur la nécessité d’unifier les régimes juridiques, notamment en sécurisant le fonds de commerce, principal actif des commerçants en fin de carrière. «C’est la condition pour que l’opérateur cède son outil dans des conditions transparentes et finance son départ à la retraite», souligne un spécialiste. Sans cette réforme, une partie du patrimoine économique reste «illiquide, hors bilan et hors radar des circuits de financement».
À quatre ans de l’échéance, le chemin vers Trade Morocco 2030 s’annonce encore long. Les acteurs du secteur appellent à un dialogue institutionnel renforcé et à des réformes structurelles pour sortir le négoce de l’impasse.




