Les Rencontres de l’Université Euromed de Fès (UEMF) sur l’Alliance des civilisations se sont ouvertes, ce lundi 27 avril, avec la participation de personnalités institutionnelles, académiques et scientifiques de haut niveau, appelées à explorer, deux jours durant, l’avenir de la civilisation humaine à l’épreuve de l’intelligence artificielle.
Mostapha Bousmina, président de l’UEMF, a ouvert les travaux en posant la question sans détour. «Nous assistons à un développement fulgurant de l’intelligence artificielle et déjà à l’émergence potentielle des premières formes de super-intelligence dont on ne connaît pas encore les expressions», a-t-il affirmé. Les apports sont considérables. Mais les défis sont tout aussi importants.
Mostapha Bousmina a dressé le bilan des transformations en cours. Cette révolution technologique porte d’immenses promesses. Elle suscite aussi des interrogations majeures sur la place de l’humain, les équilibres sociétaux, les formes de gouvernance et, plus largement, le devenir de la civilisation, a-t-il indiqué.
À l’inverse des révolutions technologiques précédentes, qui affectaient des secteurs précis, l’IA irrigue l’ensemble des activités humaines. Elle «constitue probablement la transformation la plus profonde depuis l’apparition de l’homme». Sur le plan médical, les perspectives sont spectaculaires. «L’IA révolutionne le diagnostic médical, améliore la précision des interventions chirurgicales, accélère la découverte de nouveaux médicaments et contribue à l’allongement de l’espérance de vie», a-t-il souligné.
D’ici quelques années, l’IA permettrait de trouver des remèdes à des maladies jusque-là jugées incurables. «Certains spécialistes de la Silicon Valley prévoient que d’ici quelques années, l’IA permettrait de trouver des remèdes aux maladies les plus tenaces comme le cancer, le diabète, le Parkinson, l’Alzheimer, la sclérose en plaques ou encore les maladies respiratoires et l’on entrevoit une espérance de vie qui connaîtrait un bond spectaculaire», a relevé Mostapha Bousmina.
L’IA, combinée à la robotique, redéfinit aussi le monde du travail. L’interaction homme-machine s’intensifie. Les processus de production se transforment. Mais «tout cela soulève des questions fondamentales quant à l’avenir même de l’espèce humaine. Il ne s’agit pas de nier ou d’arrêter le progrès, mais d’être lucide et d’avoir une analyse holistique pour infléchir et contenir le progrès afin qu’il soit au service de l’humanité et de son bien-être, et c’est là l’un des objectifs de ces rencontres. On n’assiste pas au choc des civilisations, mais plutôt au choc de la civilisation humaine avec l’IA», selon le président de l’UEMF.
Les défis énumérés lors des débats d’ouverture se sont multipliés. Le premier reste l’emploi. Mais le deuxième, d’ordre éthique, préoccupe davantage: la manipulation des données, l’exploitation des informations personnelles, l’influence des algorithmes sur les opinions publiques. Les réseaux sociaux, amplifiés par l’IA, peuvent fragiliser les démocraties les plus enracinées et déstabiliser des sociétés entières. Les fake news et la désinformation amplifiée par les technologies numériques érodent la confiance, altèrent le débat public et exacerbent les incompréhensions et les tensions entre les peuples.
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C’est pourquoi Mostapha Bousmina a souligné qu’il devient impératif de mettre en place des cadres réglementaires adéquats pour lutter contre la désinformation et garantir la protection des données personnelles. «Mais la réglementation doit être bien dosée pour ne pas être un frein au développement», a affirmé le président de l’UEMF, qui a salué le travail de la CNDP et celui de la ministre déléguée chargée de la Transition numérique.
La cybersécurité représente un troisième enjeu critique. Mais le défi le plus sombre reste l’armement. «L’IA s’invite dans les conflits et les guerres à l’échelle planétaire. Nous ne sommes qu’au début d’une nouvelle catégorie d’armement beaucoup plus ravageuse que l’existant», a averti Mostapha Bousmina. D’où la question brûlante de la souveraineté technologique. Il ne suffit pas de disposer d’infrastructures, il faut former des compétences nationales de haut niveau. C’est dans cet esprit que l’Université Euromed de Fès a fait un choix stratégique en 2017, en créant la première école d’ingénieurs entièrement dédiée à l’IA dans l’espace euro-méditerranéen et africain.
L’énergie pose aussi problème. Les data centers consomment des ressources massives. Les algorithmes qui traitent des trillions d’informations sont extrêmement énergivores. Le lien entre les énergies renouvelables et ces dispositifs devient donc un impératif incontournable, a précisé le président de l’UEMF.
Amal El Fallah Seghrouchni, ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’Administration, a confirmé l’urgence du débat. «L’intelligence artificielle change l’éducation, change la santé, change tous les secteurs de la vie, y compris des questions civilisationnelles qui se posent aujourd’hui et que nous allons débattre avec un ensemble de penseurs, d’acteurs, de chercheurs. On a plus de 74 pays qui sont représentés aujourd’hui. C’est une rencontre de très haut niveau. Nous avons hâte de débattre de tous ces sujets avec eux», a-t-elle noté dans une déclaration à la presse.
Pour Miguel Ángel Moratinos, haut représentant des Nations unies pour l’Alliance des civilisations, le chemin passe par le dialogue. «Il faut évidemment penser qu’aujourd’hui l’intelligence artificielle générative remplace la pensée humaine, remplace le sentiment d’appropriation de ce que nous sommes. Et c’est dans ce sens qu’on doit travailler ensemble pour donner une chance à l’être humain, à l’humanité. Est-ce qu’on est prêt pour cela? Est-ce qu’on est prêt pour éliminer la diversité de cultures, de religions, de foi, de croyances? Et c’est ça qu’on va débattre ici. Je crois que les conclusions seront pour que l’humanité, l’être humain, soit celui qui contrôle», a-t-il relevé.
Abdelhak Azzouzi, président de la Chaire des Nations unies pour l’Alliance des civilisations à l’UEMF, a, quant à lui, résumé l’ambition de la rencontre. «La conférence réunit plus de 70 pays avec 2.100 participants pour réaliser ensemble une culture de collaboration dans la production et la créativité, dans un domaine consacré à la construction d’une seule famille humaine. Cela est particulièrement pertinent car le développement de l’intelligence artificielle évolue à une vitesse exceptionnelle, et il est impératif de mettre en place des mécanismes qui fondent une intelligence respectueuse des spécificités humaines», a-t-il déclaré.
Le programme de deux jours s’est révélé dense et rigoureusement structuré. Après les mots de bienvenue et l’ouverture officielle, marquée par les interventions d’André Azoulay, conseiller du Roi, de Mohammad Bin Abdulkarim Al-Issa, secrétaire général de la Muslim World League, de Miguel Ángel Moratinos et de plusieurs ministres, les débats se sont organisés en séances plénières et parallèles.
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La première séance plénière a porté sur la transparence, la responsabilité et la confiance. Comment ériger les fondements d’une gouvernance mondiale durable à l’ère de l’IA? Y ont participé des figures majeures, dont Raymonde Saint-Germain, sénatrice canadienne et ancienne protectrice du citoyen, Benita Ferrero-Waldner, ancienne commissaire européenne aux Relations extérieures et ancienne ministre autrichienne des Affaires étrangères, ainsi que Simona Mirela Miculescu, présidente de la 42e Conférence générale de l’UNESCO. Le débat s’est articulé autour de la nécessité d’une gouvernance inclusive, fondée sur le dialogue entre nations et cultures.
La deuxième séance a abordé les applications et l’éthique de l’IA dans le domaine de la santé. Professeurs de médecine, neuropsychologues, psychiatres et juristes internationaux ont partagé leurs préoccupations et leurs espoirs. En parallèle, une séance a été consacrée au vivre-ensemble dans une société mondialisée à l’ère de l’IA. Responsables religieux, diplomates et professeurs de théologie y ont exploré les moyens de préserver la diversité culturelle et religieuse face à une technologie potentiellement homogénéisante.
L’événement se poursuivra mardi 28 avril, avec un programme dense centré sur les solutions constructives. La journée s’ouvrira à 9h avec une conférence inaugurale de Simon Thorpe, directeur de recherche émérite au CNRS, spécialiste du cerveau et de la cognition. Suivront deux séances plénières. La première explorera les moyens de construire un avenir commun où l’IA demeure au service de l’homme, avec des experts internationaux en ingénierie, sociologie, démographie et inclusion. La deuxième abordera l’intelligence artificielle et les valeurs humaines communes, rassemblant politiques, journalistes, intellectuels et penseurs marocains et internationaux autour des défis éthiques et civilisationnels.
En parallèle, quatre séances thématiques seront organisées. L’IA comme levier de développement et le vivre-ensemble à l’ère numérique réuniront experts en neuropsychologie, spécialistes du marketing digital et responsables religieux de haut niveau. Une session consacrée à la cybersécurité, à la santé et aux villes intelligentes mettra l’accent sur les applications concrètes.
Une autre séance explorera les systèmes autonomes, la robotique et les infrastructures intelligentes pour les villes de demain. Les travaux se clôtureront à midi avec la déclaration finale d’Abdelhak Azzouzi, qui présentera les 148 communications et les recommandations destinées à construire un processus civilisationnel respectueux des valeurs humaines.




