Le Maroc a engagé une mutation stratégique de sa politique numérique, plaçant désormais l’intelligence artificielle (IA) au cœur de son développement économique. «Longtemps axée sur la digitalisation des services publics, cette approche évolue vers une vision intégrée, où l’IA devient un levier de transformation sectorielle», indique le magazine Finances News Hebdo.
Parmi les projets phares figure la Nexus AI Factory, un investissement de 1,2 milliard de dollars soutenu par Nvidia, visant à doter le pays d’une infrastructure de calcul avancée. Parallèlement, le développement de centres de données alimentés par des énergies renouvelables reflète une volonté de souveraineté numérique, tout en répondant aux enjeux climatiques. Sur le plan académique, l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) se positionne comme un pôle d’excellence via son initiative AI Movement, tandis que l’Institut Al-Jazari, prévu à Nador, ambitionne de structurer la recherche et la formation à l’échelle régionale. Des dispositifs comme l’appel à projets Al Khawarizmi complètent cet écosystème en stimulant l’innovation entrepreneuriale.
«Cette stratégie se distingue par son pragmatisme: l’IA est avant tout envisagée comme un outil d’optimisation des services existants», lit-on. Les applications concrètes incluent l’amélioration des flux hospitaliers, l’analyse d’images médicales, la modernisation administrative via des plateformes comme Wati9a.ma, ou encore le développement d’une agriculture plus efficiente. Pourtant, malgré ces avancées, le Maroc reste confronté à des défis structurels qui limitent son ambition.
La hiérarchie mondiale en matière d’IA est marquée par des disparités criantes en termes d’investissements, de puissance de calcul et de maîtrise technologique. Les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, par exemple, déploient des moyens colossaux pour intégrer l’IA à leurs stratégies de diversification économique. Le Maroc, lui, adopte une approche plus progressive, fondée sur des partenariats ciblés et des investissements sélectifs.
Cette différence se traduit notamment dans les infrastructures. Si certains pays disposent déjà de centres de données hyperscale et d’un accès massif à des capacités de calcul avancées, le Royaume en est encore à une phase de montée en puissance. La question de la souveraineté technologique se pose avec acuité, notamment en raison de la dépendance aux fournisseurs internationaux pour les composants critiques. Le capital humain représente un autre enjeu majeur. Bien que le Maroc bénéficie d’institutions de qualité et d’un vivier de talents en croissance, il ne dispose pas encore d’une masse critique comparable à celle de l’Égypte ou de l’écosystème d’innovation israélien.
«Au-delà des infrastructures, la réussite d’une stratégie IA repose sur la formation des compétences», souligne Finances News. Or, le système éducatif marocain, malgré un effort budgétaire représentant près de 6% du PIB, reste confronté à des défis persistants: inégalités territoriales, hétérogénéité des acquis et déficit en compétences analytiques. La fracture numérique aggrave ces difficultés, limitant la diffusion des usages technologiques avancés.
Plus préoccupant encore, l’intégration de l’IA dans les pratiques pédagogiques reste marginale. Seule une minorité d’enseignants déclare utiliser ces outils, révélant un décalage entre les ambitions stratégiques et la réalité du terrain. À l’étranger, des pays comme les Émirats arabes unis intègrent l’IA dès l’école primaire, tandis que la Chine et les États-Unis développent des plateformes adaptatives pour un apprentissage personnalisé. Au Maroc, l’absence de l’IA dans le programme de l’école pionnière interroge: comment généraliser son usage si elle n’est ni enseignée ni utilisée comme outil pédagogique?
Cette contradiction souligne un désalignement entre la stratégie technologique et ses fondements éducatifs. «Le principal frein à l’adoption de l’IA n’est pas technologique, mais managérial. Une entreprise avec des processus clairs verra ses performances décuplées. À l’inverse, une organisation désorganisée risque simplement d’accélérer ses inefficacités», explique Mohamed Alami, expert en transformation numérique. À l’échelle nationale, le Maroc se situe dans une phase intermédiaire : ses ambitions sont réelles, mais leur concrétisation dépendra de sa capacité à former, diffuser et démocratiser les compétences liées à l’IA.




