Ce que les médias et les think tanks ont dévoilé depuis un an sur le Polisario Front Terrorist Designation Act n’était que la surface du séisme: ils en laissaient deviner le fracas, sans encore en montrer toute la portée et sans révéler pleinement le cœur politique du texte. Celui-ci fait peser sur le Polisario, et sur l’Algérie qui le couve, une menace d’une tout autre ampleur.
On parlait d’un projet de loi au titre dur, presque militaire, comme une étiquette prête à être collée. Mais tant que le document restait hors champ, l’affaire pouvait encore être racontée comme une hypothèse, un ballon d’essai, une pression parmi d’autres. Or voici que le texte a (enfin) été divulgué il y a deux jours, mis en ligne officiellement par le gouvernement américain sur son site govinfo.gov (Lire le document intégral). Daté, numéroté, froidement archivé: déposé au 119e Congrès américain, première session, le 24 juin 2025, sous le numéro H. R. 4119. Cinq pages.
Cette divulgation publique ne peut pas être neutre: elle sonne comme un signal. Son timing coïncide avec l’ultimatum de vingt jours posé par Massad Boulos, proche conseiller de Donald Trump, à Alger et à son protégé: finir avec les faux-fuyants et se prononcer sur le plan d’autonomie marocain, avant le round quadripartite de mai aux États-Unis. Comme si l’objectif était, désormais, de mettre le document sous les yeux des séparatistes et d’obliger chacun à en prendre connaissance.
Le Polisario Front Terrorist Designation Act est relié au plan d’autonomie marocain
La 5ème clause du texte agit comme un pivot: elle relie implicitement, et sans ambiguïté possible, le Polisario Front Terrorist Designation Act au plan d’autonomie sur le Sahara sous souveraineté marocaine, tel que présenté par le Maroc en 2007 et entériné par le Conseil de sécurité des Nations unies en octobre dernier. Voici l’extrait in extenso:
«Les désignations et sanctions décrites à la section 4 du présent projet de loi peuvent faire l’objet d’une dérogation par le Président s’il est déterminé que le Front Polisario est engagé, de bonne foi, dans des négociations visant à mettre en œuvre le plan d’autonomie pour le Sahara occidental présenté par le Royaume du Maroc et soumis au Conseil de sécurité des Nations unies en 2007, lequel propose d’accorder au peuple sahraoui un degré élevé d’autogouvernance dans le cadre de la souveraineté marocaine.»
Tout est là. Et tout est verrouillé. Le refus par le Polisario de mettre en œuvre le plan d’autonomie sous souveraineté marocaine impliquera, sans autre forme de procès, son indexation comme groupe «terroriste». La conséquence devient alors limpide, presque brutale dans sa simplicité: si le Polisario veut échapper à la désignation, il doit entrer réellement, activement, dans le couloir de sortie prévu par le texte. Ce couloir porte un nom: l’autonomie sous souveraineté marocaine.
Polisario Terrorist Designation Act, Page 1/5.
Dès lors, l’explication s’impose: c’est un projet de loi qui requalifie le problème du Sahara, et qui transforme le refus d’un cadre politique (celui de 2007) en facteur aggravant pouvant mener à une qualification terroriste. Washington dit, en substance: il existe une voie politique jugée crédible, soumise aux Nations unies; refuser de s’y inscrire «de bonne foi», c’est s’exposer à l’autre logique, celle des listes, des sanctions, de l’isolement.
Il faut donc que le Polisario accepte le plan d’autonomie marocain pour que le processus d’indexation terroriste soit abandonné par Washington. C’est la clé du texte américain. C’est le point où la menace se transforme en condition, et où l’enjeu sécuritaire est explicitement raccordé à une issue politique précise.
Cette articulation entre l’indexation terroriste et l’obligation de la mise en œuvre du plan marocain change tout. Elle désigne une solution et une seule. Et elle s’inscrit non comme une proposition parmi d’autres, mais comme une charpente. Elle transforme un dossier que le Polisario et l’Algérie tentent depuis des décennies de maintenir dans un brouillard idéologique en un choix politique. Autrement dit: la machine est enclenchée, et c’est à celui qui est visé de prouver qu’il mérite qu’on l’arrête. D’un côté, l’acceptation d’une solution fondée sur l’autonomie sous souveraineté marocaine. De l’autre, le refus obstiné, avec pour horizon l’inscription dans l’univers infamant des organisations terroristes.
On y lit aussi qu’il ne s’agit pas de rediscuter l’architecture du conflit, ni de rouvrir la boîte des illusions indépendantistes, mais d’aller vers la mise en œuvre d’un plan déjà présenté, déjà connu, déjà inscrit dans le langage diplomatique international. Le texte américain trace donc une ligne de partage. Ce n’est plus le Polisario qui impose le tempo de la surenchère. Ce n’est plus Alger qui déplace les termes du débat à coups de slogans usés. L’équation est là: la souveraineté marocaine ou l’isolement; la négociation sérieuse ou la qualification terroriste.
Ce que Washington dit sur l’affaire du Sahara
Le document précise par ailleurs le contexte de cette qualification terroriste. Le Polisario, d’abord, est désigné littéralement comme «un groupe séparatiste». Le terme est lourd. Il n’ouvre pas la porte à l’imaginaire d’une libération ou d’une décolonisation; il referme le cadre sur une lecture interne: celle d’une sécession, d’un arrachement, d’un projet de rupture. Le Polisario a sans cesse cherché à s’abriter derrière le vocabulaire des luttes anticoloniales, à se vêtir d’une légitimité d’emprunt, à transformer une entreprise séparatiste en cause prétendument émancipatrice. Le texte américain déchire ce voile. Il nomme le phénomène pour ce qu’il est: une entité séparatiste.
«la réalité avance. Elle avance en épée de Damoclès que le Polisario redoute parce qu’il ne lui laisse aucune échappatoire (...) Désormais, il ne lui reste qu’une certitude: la souveraineté marocaine est le cœur battant du Polisario Front Terrorist Designation Act»
— Karim Serraj
Pis, le texte précise que ce séparatisme agit «par rapport à la souveraineté marocaine». Là encore, la phrase n’est pas innocente. Elle pose comme point de départ– grammatical et politique– la «souveraineté marocaine». Ce n’est pas seulement une annotation: c’est une assise. Une manière de dire que, dans la syntaxe américaine du dossier, le projet séparatiste est formulé contre une souveraineté déjà posée comme référent.
Et cette souveraineté est répétée, assumée, non contournée. Le document n’utilise pas des périphrases prudentes, des formules neutres. Il écrit «souveraineté marocaine» comme on écrit un cadre, un état du monde, une réalité intouchable.
Enfin, il décrit le théâtre d’opérations: le Polisario opère «principalement au Sahara occidental et dans la région de Tindouf, en Algérie». Ici aussi, chaque mot compte. Tindouf n’est pas évoquée en arrière-plan: elle est citée nommément, comme une base logistique. La mention installe l’idée d’un ancrage territorial, d’une profondeur de parrainage hors du Sahara, et inscrit l’Algérie dans le décor, non comme spectatrice, mais comme espace de repli et de continuité opérationnelle, qui en assume les coûts, les abris et les relais.
Au total, cette section fait plus que plaider. Elle dit ce que Washington tient pour établi et non négociable. Et dans ce cadrage, la souveraineté marocaine n’est pas une hypothèse à discuter: elle est le point fixe autour duquel le reste s’organise.
L’argument sécuritaire: Mollahs, Hezbollah, PKK
L’argumentaire sécuritaire déplace le Polisario d’un registre politique vers un registre de menace transnationale. Le document affirme que «le front Polisario possède un historique documenté de liens idéologiques et opérationnels avec l’Iran, État soutenant le terrorisme». La phrase est construite pour faire autorité: elle évoque un historique documenté, idéologique et opérationnel que détient la CIA et qui est versé à l’acte d’accusation. Elle ne parle pas de contacts accidentels, ni de sympathies lointaines, mais aussi d’une profondeur temporelle: ces liens «remontent au moins à 1980» et ont eu pour objectif «d’attirer une crédibilité révolutionnaire et le patronage iranien».
Cette précision éclaire l’appui des Mollahs dans la lutte du Polisario contre le Maroc. Le dossier américain contient des pièces transmises par les services de renseignement français, attestant de rencontres, en France en 1978‑1979, entre des émissaires du Polisario et l’ayatollah Khomeini. À cette période, le Polisario a bénéficié du soutien et de la bénédiction du père du terrorisme iranien, afin d’accéder aux méthodes et aux réseaux des Gardiens de la Révolution.
Le Polisario Front Terrorist Designation Act évoque aussi «trois officiers du Hezbollah [qui] ont servi comme formateurs dans les camps de Tindouf en 2018. L’un des formateurs nommément identifiés, tué depuis lors dans une frappe israélienne en Syrie en novembre 2023, avait auparavant été sanctionné par les États-Unis pour avoir orchestré le raid de Karbala de 2007, en Irak, qui avait tué cinq soldats américains».
Cette séquence relie le Polisario à une chaîne d’événements où les pertes américaines sont directement mentionnées. Dans un texte du Congrès, ce type de rappel n’est jamais décoratif: il justifie, il durcit, il émotionnalise sans le dire. Le Sahara n’est plus seulement une question territoriale. Il devient aussi une question de sécurité internationale.
Puis viennent les capacités. Le document indique que le soutien iranien est «passé de la formation à la fourniture d’équipements létaux». Et il appuie cette montée en gamme par un fait précis: «lors d’une diffusion en direct en 2022, le «ministre de l’Intérieur» Omar Mansour, a déclaré que ses combattants s’entraînaient au «montage et à l’utilisation de drones armés»». Ici, même les guillemets américains autour de «ministre» sont signifiants: ils délégitiment l’appareil institutionnel revendiqué, en même temps qu’ils le documentent.
Toujours selon le document déposé au Congrès, un an plus tard, «des images diffusées via des canaux de réseaux sociaux contrôlés par le Polisario montraient des munitions de type iranien, comme l’ont confirmé des chercheurs spécialisés dans les armes en sources ouvertes». La communication du Polisario, conçue comme un outil de propagande, se retourne ici contre lui. Ce qui était destiné à impressionner devient une pièce à conviction. Ce qui voulait suggérer la force révèle la nature des connexions.
Un autre fait est établi pour Washington: «L’aile syrienne du PKK, organisation désignée comme terroriste, a pris part à la réunion du front Polisario intitulée «Sommet de solidarité sahraouie», organisée dans les camps sahraouis du 4 au 7 janvier 2025.» Et en avril de la même année, «l’Iran avait entraîné des combattants du front Polisario et leur avait fourni des véhicules aériens sans pilote, ou drones, renforçant les inquiétudes concernant les capacités croissantes du groupe et ses soutiens extérieurs».
L’addition est lourde. Hezbollah, Iran, drones, PKK, Tindouf. Ces mots ne relèvent pas de la poésie diplomatique. Ils dessinent une carte des risques. Ils inscrivent le Polisario dans un environnement qui dépasse de très loin les discours de victimisation servis à usage externe. La question n’est donc plus seulement de savoir ce que veut le Polisario. Elle est de savoir avec qui il se lie, ce qu’il reçoit, ce qu’il apprend, ce qu’il prépare et au service de quelle stratégie régionale il accepte de se placer.
Fin de round: l’Algérie face au miroir
L’Algérie a beau faire l’autruche, prétexter rester droite dans ses bottes dans l’affaire du Sahara, envoyer des hélicoptères prendre l’air près de Figuig, jouer à l’innocent agneau qui ne sait rien, la messe est dite. Le texte américain n’accuse pas seulement par ricochet. Il met en scène, à chaque ligne, la faillite d’une posture algérienne construite sur le déni.
Alger tente de parler de principe tout en abritant une milice. Elle prétend n’être qu’un observateur concerné, alors que Tindouf apparaît comme le ventre logistique et politique du séparatisme. Cette contradiction a longtemps été enveloppée de formules diplomatiques. Le Polisario Front Terrorist Designation Act vient la dépouiller de ses habits de cérémonie.
Le Polisario, lui, peut continuer à cracher sa hargne dans ses médias, frapper aux portes parlementaires espagnoles ou écossaises, appeler à la guerre telle l’histoire du berger et du loup, et mentir à ses populations sur le véritable contenu du Polisario Front Terrorist Designation Act. Il peut encore maquiller la défaite en résistance, transformer chaque revers en communiqué triomphal, promettre des victoires imaginaires à des populations enfermées dans l’attente.
Mais la réalité avance. Elle avance en épée de Damoclès que le Polisario redoute parce qu’il ne lui laisse aucune échappatoire: autonomie, bonne foi, souveraineté marocaine. Désormais, il ne lui reste qu’une certitude: la souveraineté marocaine est le cœur battant du Polisario Front Terrorist Designation Act. Amen.









