Allez les Lions!

Karim Boukhari.

ChroniqueEn 1998, les joueurs marocains, aux anges malgré une lourde defaite, se bousculaient pour échanger leurs maillots avec les stars brésiliennes. Aujourdhui, ils joueront pour la gagne, rien d’autre. Entre les deux, c’est toute une psychologie collective qui a basculé.

Le 13/06/2026 à 08h55

Comment oublier ce Maroc-Brésil disputé en France, lors du Mondial 1998? À la fin du match (0-3), Bassir, Camacho et les autres, tous sourires, cherchaient Ronaldo, Rivaldo et Roberto Carlos pour échanger leurs maillots ou faire la pose. Les commentateurs de la télévision marocaine ânonnaient à l’unisson: «Défaite honorable (hazima moucharrifa) et encourageante pour la suite». L’un des joueurs présents ce soir-là est allé jusqu’à avouer: «Pendant l’échauffement d’avant-match, nous étions occupés à regarder les stars brésiliennes jongler avec le ballon. C’est tout ce qui comptait à ce moment-là».

Pour eux, pour nous, pour cette époque-là, c’était un rêve d’enfant. Affronter le Brésil, c’était une victoire en soi. On jouait pour jouer, on ne pensait même pas à gagner, à moins d’un miracle divin… Aujourd’hui, une telle attitude relèverait de la science-fiction. Impossible et inacceptable. Même pas en rêve.

Brésil ou pas Brésil, le Maroc entre dans une aire de jeu pour gagner, pas pour échanger des bouquets de fleurs ou des cartes postales. C’est la victoire ou rien.

Cette scène de 1998 dit quelque chose de plus profond que le football. Elle dit l’état mental d’une société qui a longtemps appris à se contenter de peu. Être présent parmi les «grands» suffisait à notre bonheur. Parce qu’on se considérait comme des «petits», consciemment ou pas.

«Qatar 2022 a été un séisme psychologique autant qu’un exploit sportif»

C’est comme le syndrome (d’infériorité) du colonisé, cher à Albert Memmi: il ne gagne pas et il n’y pense même pas, il est plus spectateur qu’acteur de sa propre vie, et à la fin il s’éclipse sans faire de bruit, en disant merci pour l’invitation.

Ce n’est pas que les joueurs de 1998 manquaient de talent ou de courage. Ils évoluaient dans un contexte mental différent, héritiers d’un autre récit.

Pendant des années, on chantait les louanges de Bamous et Allal au Mondial 1970. Rien de grave, on venait de nulle part, on découvrait la cour des grands. Mais cette humilité-là a fini par devenir un plafond de verre. Elle a installé dans les esprits l’idée que l’ambition est réservée aux autres. Le vieux dicton populaire le résume avec une cruauté douce amère: «Celui qui n’a pas un pain doit se contenter d’un demi-pain». Autrement dit: connais ta place… Et restes-y!

Qatar 2022 a été un séisme psychologique autant qu’un exploit sportif. La demi-finale a agi sur la conscience collective comme un défibrillateur. Quelque chose s’est rallumé.

Les joueurs d’aujourd’hui, qui s’apprêtent à affronter le Brésil à leur tour, ont grandi dans un monde mondialisé, connecté, affranchi. Certains parmi eux n’ont probablement jamais entendu parler du complexe du colonisé. Ils ont la culture de la gagne. Ils sont porteurs d’une mémoire collective qui a évolué, d’un rapport à soi et au monde qui n’est plus le même.

L’histoire du demi-pain, c’est fini. Le Mondial ne fait que commencer, allez les Lions!

Par Karim Boukhari
Le 13/06/2026 à 08h55