La porte que l’on choisit est celle des surfeurs. Il y en a quelques-uns qui s’aventurent dans les creux des vagues. Il fait beau. Le sable est sale, comme d’habitude, mais l’eau est propre. Et glaciale. Tant mieux, cela rappelle la snow therapy, la cure par le froid si chère aux pays scandinaves. Sauf qu’ici, c’est gratuit et personne ne vous vend un abonnement.
Aïn Diab, par ce jour de fête, ressemble d’ailleurs à une plage européenne. Malgré la saleté du sable, malgré l’absence de tout équipement sanitaire digne de ce nom. C’est un plaisir coupable que de faire pipi dans cette eau glaciale. Ni vu, ni connu. L’Atlantique prend tout, recycle mieux que n’importe quelle déchetterie, et ne se plaint jamais.
Aucune burqa à l’horizon. Toutes les femmes sont en maillot de bain, les deux pièces font fureur et c’est tant mieux. Quelques parasols ici et là mais, Dieu merci, aucune khayma (tente). Personne ne mange de pastèque, ce magnifique fruit de saison qu’il faudrait interdire sur les plages marocaines, tant il finit toujours en champ de bataille rose et collant. Personne n’a ramené de cocotte-minute ni de butagaz.
«Le progrès d’une société se mesure précisément à l’attention qu’elle porte à ses minorités, aux autres, à ceux qui ne partagent pas la fête mais partagent la ville.»
— Karim Boukhari
Comment dire? Tout cela est surprenant, presque épatant. Enfin une plage plus ou moins conforme aux standards de ce siècle. Enfin un endroit où il est possible d’échapper, le temps d’un plongeon, à l’ambiance lourde et fumante de l’Aïd. L’eau iodée est quand même plus respirable que les têtes de mouton brûlées aux coins des rues. Et les maillots deux pièces passent mieux que le spectacle des «b’tanates» (peaux de moutons) séchant sur les balcons.
Comprenons-nous bien: je n’ai rien contre la fête du mouton. J’adore le boulfaf grillé à la hâte, les retrouvailles familiales autour d’une douara (abats) ou d’un k’tef (épaule). J’aime cette petite folie collective, ce que j’appelle le quart d’heure forain, quand on a l’impression que la ville se transforme en un grand moussem à ciel ouvert, avec ses odeurs, ses bruits, son anarchie, sa chaleur un peu tribale. Il y a une beauté là-dedans, même quand cela ressemble à du grand n’importe quoi.
Mais la fête a ses limites. Elle n’est pas pour tout le monde. Il y a ceux qui ne sentent pas forains dans l’âme, qui n’ont pas envie de replonger dans les ambiances du moussem de Moulay Abdellah ou de Sidi Messaoud. Il y a les non-musulmans, les non-pratiquants et tous ces gens qui voient la «fête» comme un jour ordinaire que l’on traverse comme on peut, entre les boucheries improvisées et les fumées de suif. Le progrès d’une société se mesure précisément à l’attention qu’elle porte à ses minorités, aux autres, à ceux qui ne partagent pas la fête mais partagent la ville.
Ce jour-là, sur la plage de Aïn Diab, quelque chose ressemblait à cette promesse-là. Une trêve. Une échappée libre. Un espace commun où l’Atlantique se foutait éperdument de savoir qui avait sacrifié quoi. La mer accepte tous les pèlerins. Elle est froide, belle et libre. Que demander de plus?




