Sciences Maths ou rien!

Karim Boukhari.

ChroniqueDans les dîners en famille, le matheux fait l’effet d’un trophée que l’on pose sur la table entre le tajine et le dessert.

Le 23/05/2026 à 09h00

La plupart des parents rêvent de placer leurs enfants dans une filière scientifique, de préférence en «Sciences Maths». Ce rêve tourne parfois à l’obsession, et certains vont très loin pour le réaliser. Trop loin, souvent.

Pourquoi cette obstination? Pourquoi tant d’acharnement? Peut-être parce que l’avenir, dit-on, est tout tracé pour le matheux. Et parce que le prestige social!

Avoir un enfant en Sciences Maths, c’est la preuve que les parents ont réussi leur mission éducative. Ou qu’ils ont les bons gènes. Tout cela est valorisant, rassurant, enviable. Dans les dîners en famille, le matheux fait l’effet d’un trophée que l’on pose sur la table entre le tajine et le dessert.

Un matheux, croit-on, est un génie en puissance. On le protège, on le couve, on l’admire. Et on lui fait porter, souvent sans s’en rendre compte, un poids considérable sur les épaules. Mais ça, c’est une autre histoire.

Un père peut se mettre en colère parce que son enfant n’a eu «que 16 de moyenne». Tout matheux qu’il est, le petit n’a peut-être plus la moyenne pour accéder à telle ou telle grande école. Je connais un papa qui m’a confié, furieux malgré les excellentes notes du fiston: «Tu te rends compte, avec tous les investissements que j’ai consentis sur le gamin...»

Investissement. C’est le mot-clé. Il s’agit d’argent, bien sûr (cours particuliers, internats huppés, séjours linguistiques, train de vie supérieur à la moyenne familiale) mais aussi d’efforts en tous genres, d’une pression quotidienne qui finit par ressembler à un entraînement sportif de haut niveau. Le papa et la maman donnent parfois l’impression de coacher un futur champion, comme le ferait un détecteur de talents pour le tennis de très haut niveau. Sauf que le court, ici, c’est la salle de classe. Et que le tennis n’est pas forcément le rêve de l’enfant, mais celui du père.

«Le Maroc a besoin de mathématiciens, c’est indéniable. Mais il a aussi besoin de créatifs, de penseurs, de bâtisseurs de toutes sortes. Et de poètes et de littérateurs»

—  Karim Boukhari

Procuration, substitution, etc. Et «zid ou zid», comme on dit chez nous, la liste est longue…

Il y a toute une mythologie autour du matheux. C’est l’enfant prodige, celui qui réfléchit mieux et voit plus loin que les autres. On se vante de lui avoir fait sauter une classe, de l’envoyer très tôt de lycée d’excellence en lycée d’excellence, traversant les villes et parfois les océans, sans que personne ne s’arrête vraiment pour mesurer le coût (pour l’enfant) humain, émotionnel, psychologique, de tout cela.

Le déracinement. La solitude. La pression de ne jamais décevoir. L’angoisse sourde de l’élève brillant qui se demande si on l’aime vraiment, lui, ou seulement ses résultats.

Et puis il y a tous les autres, les non-matheux, les sans-grades. Ceux que l’on oriente par défaut vers les lettres, les sciences humaines ou les filières techniques, avec cette petite phrase terrible qui résume tout un système de valeurs: «Il n’avait pas le niveau pour les Sciences Maths.» Comme si l’intelligence avait une seule forme. Comme si un futur artiste, philosophe, artisan ou entrepreneur valait moins qu’un ingénieur en puissance.

Le Maroc a besoin de mathématiciens, c’est indéniable. Mais il a aussi besoin de créatifs, de penseurs, de bâtisseurs de toutes sortes. Et de poètes et de littérateurs, comme dirait mon ami Fouad Laroui que je salue au passage pour son dernier effort.

Le jour où un parent sera aussi fier de dire «mon fils est en Lettres» ou «ma fille a choisi l’art» que lorsqu’il annonce «il est en Sciences Maths», «elle est passée Maths Sup – Maths Spé», ce jour-là, quelque chose aura vraiment changé.

En attendant, bon courage aux parents. Et aux enfants, surtout.

Par Karim Boukhari
Le 23/05/2026 à 09h00