La drôle de campagne présidentielle du recteur de la Mosquée de Paris

Florence Kuntz.

Florence Kuntz.

ChroniqueChems-Eddine Hafiz serait-il entré en campagne? Le recteur de la Grande Mosquée de Paris multiplie, au fil de ses billets, des messages politiques explicites. Au cours du seul mois de mai, deux de ses sorties méritent d’être relevées. Elles interrogent sur le rôle qu’il entend jouer dans la bataille présidentielle française.

Le 23/05/2026 à 10h00

Première saillie: un banquet de province dénoncé au motif qu’on y trouvait un cochon à la broche, symbole selon lui d’une volonté «d’exclure symboliquement ceux qui ne ressemblent pas», de la part d’un «groupe qui se rend visible pour rappeler aux autres qu’ils ne sont pas chez eux».

Une charge lourde dans un pays singulier où la gastronomie, les terroirs et les grandes tablées populaires appartiennent au patrimoine culturel autant qu’à l’art de vivre. Et où la promesse républicaine repose sur des libertés simples: croire au ciel ou ne pas y croire; pratiquer une religion, ou aucune– et sur des garanties pour tous: chacun est libre de ne pas manger de porc. Mais personne n’a à se justifier d’en manger.

Au pays de Brillat-Savarin, la gastronomie devrait rester une affaire de goût, non de camps retranchés. Triste bicentenaire de la Physiologie du goût si, deux siècles plus tard, son «Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es», venait poindre le temps des assiettes identitaires et du: «Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui je hais».

Seconde sortie: contre le vote au Sénat d’une proposition de loi sur l’entrisme islamiste. Dans le prolongement des critiques formulées l’hiver dernier contre un rapport sénatorial éponyme– un texte qui «divise, qui chasse, qui suspecte»– le recteur se fait plus subtil. Dans un billet qui anticipe sans doute les débats à venir à l’Assemblée, il alerte sur une «culture du soupçon généralisé» où «la peur devient un produit du climat politique».

«Ses billets ne désignent pas toujours. Ils n’accusent pas toujours frontalement. Mais ils suggèrent beaucoup. Une mécanique plus subtile qu’une consigne de vote? Ou peut-être simplement ce qui la précède. Car si l’on sait déjà contre qui roule le recteur, une question demeure: pour qui roule-t-il?»

—  Florence Kuntz

Il ne s’agirait évidemment pas pour lui de nier l’existence du phénomène d’entrisme, mais plutôt d’interroger l’intitulé d’une loi qui viserait implicitement une seule religion. Et Chems-Eddine Hafiz cible, cette fois sans le nommer, Bruno Retailleau et son groupe politique. Une cible devenue régulière depuis le passage de ce dernier au ministère de l’Intérieur, l’incarnation d’une ligne de fermeté à l’égard d’Alger et cette formule adressée en son temps au recteur: «Une mosquée est un lieu de culte, pas une ambassade

En France, les responsables religieux observent traditionnellement une forme d’autodiscipline héritée de la laïcité et de l’esprit de 1905. Non qu’ils soient condamnés au silence: quelles que soient les confessions, ils interviennent dans le débat public. Mais ils le font généralement au nom de valeurs et de principes moraux– pas dans le registre des affrontements partisans. Même lors des débats les plus polarisés– avortement, fin de vie, mariage entre personnes du même sexe– la parole religieuse s’efforce de rester à distance des logiques de campagne: dénoncer une rupture anthropologique, oui; désigner des adversaires politiques récurrents, non.

C’est précisément là que le recteur de la Mosquée de Paris semble s’éloigner de cette tradition. Dans des interventions plus partisanes que simplement spirituelles, celui dont la proximité avec les autorités algériennes nourrit régulièrement le débat public multiplie les prises de position convergeant vers les mêmes familles politiques, faisant progressivement de lui un acteur du débat politique et brouillant ainsi les frontières entre autorité religieuse, engagement politique et diplomatie officieuse.

Chems-Eddine Hafiz est avocat: il maîtrise la rhétorique et l’art du sous-entendu. Ses billets ne désignent pas toujours. Ils n’accusent pas toujours frontalement. Mais ils suggèrent beaucoup. Une mécanique plus subtile qu’une consigne de vote? Ou peut-être simplement ce qui la précède. Car si l’on sait déjà contre qui roule le recteur, une question demeure: pour qui roule-t-il?

Par Florence Kuntz
Le 23/05/2026 à 10h00