Élections en Andalousie: la droite espagnole entre théorie et réalité

Florence Kuntz.

Florence Kuntz.

ChroniqueLe vote andalou dépasse largement l’Andalousie. Test national avant les législatives, il enverra aussi des signaux à Bruxelles et à Rabat. Car cette région est à la fois le jardin de l’Europe, le laboratoire de la droite espagnole et l’une des frontières où se concentrent tous les paradoxes de la relation avec le Maroc.

Le 16/05/2026 à 10h03

Les Andalous votent le 17 mai. Et tous les sondages convergent vers une nette victoire du Partido Popular. Le président sortant, Juan Manuel Moreno, flirte avec la majorité absolue. Le PSOE pourrait, lui, enregistrer son pire résultat historique dans une région qu’il a gouvernée pendant quatre décennies. Un Parlement à droite, très à droite? Plus des deux tiers des sièges pourraient revenir aux formations conservatrices. Vox devrait maintenir son influence autour d’une quinzaine de sièges. Quant à Ciudadanos, pionnier des coalitions du PP– avant la normalisation des alliances avec Vox– et tombeur du PSOE en Andalousie, le parti centriste a finalement disparu, enterrant avec lui le pari du dépassement des deux blocs.

Derrière l’arithmétique parlementaire se profile surtout une perspective nationale: celle d’une alternance, potentiellement porteuse de ruptures diplomatiques majeures. Sur le soutien inconditionnel à la cause palestinienne, assurément. Mais encore? Sous Pedro Sánchez, Madrid a été la première capitale européenne à soutenir officiellement le plan marocain d’autonomie comme «la base la plus sérieuse, réaliste et crédible», affiche une ligne remarquablement cohérente à Bruxelles et poursuit une relation stratégique approfondie avec Rabat, «allié fondamental pour l’Espagne». Tandis que l’opposition multiplie les charges contre le Maroc: concurrence agricole, pression migratoire, sécurité, identité… Mais quid de la droite au pouvoir?

En Andalousie, le grand sujet reste d’abord la question agricole. La «mer de plastique» d’Almería, les fraises de Huelva, l’huile d’olive, les fruits rouges… En toutes saisons, cette région déverse ses productions sur les marchés français, allemands, néerlandais ou britanniques, avec son propre «régime méditerranéen»: main-d’œuvre bon marché, agriculture intensive, production sous serre, soleil permanent. Tandis que le PP et Vox surenchérissent contre les tomates marocaines et labourent le vote rural, le PSOE apparaît particulièrement fragilisé dans ces territoires où il paie notamment son soutien aux grandes orientations agricoles et commerciales européennes.

«Dénoncer l’immigration sur les estrades est une chose, faire tourner l’économie locale en est une autre»

À quelques jours du scrutin, les socialistes ont bien tenté une annonce opportune: la validation par la Commission européenne d’un régime d’aides publiques de 1,5 milliard d’euros destiné aux agriculteurs touchés par les inondations en Andalousie et en Estrémadure. Un deus ex machina… espagnol et socialiste, puisque l’annonce a été faite par Teresa Ribera, vice-présidente de la Commission: «L’agriculture joue un rôle crucial dans l’économie et la société de l’UE. Avec cette décision, la Commission prouve une nouvelle fois qu’elle est prête à autoriser rapidement des aides en faveur des agriculteurs touchés par des calamités naturelles.» Cette même Teresa Ribera– alors ministre de la Transition écologique du gouvernement Sánchez– avait été violemment combattue par le PP et Vox lors de sa nomination à la Commission européenne. Ses adversaires l’accusaient d’incarner une écologie punitive, et avaient même tenté de lui faire porter une part de responsabilité dans le drame des inondations de Valencia. Difficile en revanche, pour eux, de dénoncer un «complot bruxellois» quand il s’agit d’irriguer directement les campagnes andalouses.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes de la droite andalouse: flatter les producteurs de Huelva et d’Almería contre le Maroc, tout en défendant un modèle agricole qui dépend du Maroc! La main-d’œuvre marocaine est devenue absolument centrale pour l’agriculture andalouse, au point que certaines campagnes agricoles, notamment à Huelva, reposent sur la disponibilité des saisonniers marocains. Les Marocains représentent plus de 40 % des travailleurs étrangers agricoles du pays. Dans les programmes officiels de migration saisonnière, ils constituent plus de 80% des recrutements; la seule province de Huelva concentrant 84 % de ces contrats. Dénoncer l’immigration sur les estrades est une chose, faire tourner l’économie locale en est une autre.

Un même dilemme se profile autour du soutien aux pêcheurs. Bruxelles et Rabat viennent d’ouvrir les négociations sur un futur accord de pêche durable. Expiré en juillet 2023, l’accord précédent permettait aux flottes européennes– mais principalement andalouses, galiciennes et canariennes– d’opérer dans les eaux marocaines. Son interruption a provoqué une crise profonde dans les ports du sud de l’Espagne. Les représentants du secteur parlaient d’une «question de survie» pour les pêcheurs espagnols, le président de la Fédération andalouse des associations de pêche qualifiant les eaux marocaines de «vitales» pour la flotte andalouse. Des positions relayées jusque chez les élus de Vox. À Malaga, la députée Fernández Morales dénonçait les «graves conséquences» de la fin de l’accord, des centaines de familles touchées, des millions d’euros de pertes.

Et au moment même où prospère la rhétorique anti-marocaine autour de l’accord agricole– et des initiatives politiques du PP et de Vox, dont celle, avortée, contre les nouvelles règles européennes d’étiquetage des produits importés des régions de Dakhla et Laâyoune–, la perspective d’un nouvel accord de pêche pourrait faire de la sardine le prochain test de pragmatisme– et de cohérence– de la droite espagnole au pouvoir.

Par Florence Kuntz
Le 16/05/2026 à 10h03