À quoi servent encore les diplomates dans le vacarme des drones et du babillage des politiciens? Si la question mérite d’être posée, l’une des rares réponses rassurantes du moment monte sans doute de Rabat et du bilan de Christophe Lecourtier à son poste d’ambassadeur de France. Il y a chez lui quelque chose de cette «longue patience» qu’évoquait Saint-John Perse, poète-diplomate du 20ème siècle, à la mesure de ces deux vieilles nations que sont le Royaume du Maroc et la France. Depuis son arrivée à Rabat, en septembre 2023, Christophe Lecourtier s’y est employé dans les bons comme dans les mauvais moments. Ayant traversé la Méditerranée en pleine tempête, il n’a pas seulement tenu le cap; il a préparé la grande séquence de réconciliation de juillet 2024.
Resteront ses mots justes sur le Sahara dès le mois de février: «Il serait totalement illusoire, irrespectueux et stupide de considérer qu’on va construire ce que j’espère qu’on arrivera à construire, brique après brique, pour le bonheur de nos deux nations et de quelques autres voisins, sans clarifier ce sujet, dont tout le monde à Paris connaît et reconnaît le caractère essentiel pour le Royaume, hier, aujourd’hui et demain.» Et l’incarnation, dans la durée, du partenariat d’exception renforcé scellé par les deux chefs d’État. Une relation Maroc-France qu’il décrit lui-même comme une tapisserie– allégorie d’un lien fait de fils multiples, politiques, économiques, humains. Ceux qu’il aura noués ou aidé à tisser– mobilisation des réseaux économiques, diplomatie parlementaire, ouverture des financements de l’AFD aux deux régions de Laâyoune-Sakia El Hamra et de Dakhla-Oued Ed-Dahab– donnent à l’ouvrage sa solidité.
Son dernier déplacement à Laâyoune, la semaine de sa nomination officielle à Paris dit combien, jusqu’au bout de sa mission marocaine, Christophe Lecourtier aura été à la bonne place. Premier ambassadeur de France à s’être rendu dans les provinces du Sud à l’automne 2024, il aura de nouveau marqué ce territoire par sa présence, à un moment et pour un évènement symboliques: l’inauguration du nouveau site du lycée français Paul Pascon, le premier lycée européen au Sahara. En parrainant ainsi un établissement appelé à accueillir des centaines d’élèves, de la maternelle au baccalauréat, le diplomate-normalien choisit pour ultime signature, d’ancrer le partage de la langue et de la culture française dans la région de Laâyoune pour les prochaines générations.
«Nul doute que le premier directeur général de l’Agence à avoir été ambassadeur placera son action en cohérence avec ses précédentes missions, économiques et diplomatiques.»
— Florence Kuntz
Qu’attendre de Christophe Lecourtier à la tête de l’AFD? Nul doute que le premier directeur général de l’Agence à avoir été ambassadeur placera son action en cohérence avec ses précédentes missions, économiques et diplomatiques. Le Maroc était d’ailleurs au cœur de son audition devant la représentation nationale. Face aux parlementaires appelés à entériner sa nomination, Christophe Lecourtier a assumé une vision très politique de l’AFD: non plus seulement une banque du développement, mais un instrument stratégique de la France, au service de ses priorités diplomatiques et économiques. Et c’est à partir du cas marocain qu’il a formulé sa doctrine: une France capable d’allier solidarité, intérêts diplomatiques et investissements mutuellement bénéfiques.
Dévoilant son projet pour l’agence à la lumière de son expérience marocaine, Lecourtier assume un cap: recentrer géographiquement les missions de l’AFD– l’Afrique d’abord, «où se joue notre avenir»– et renforcer la sélectivité de ses interventions sectorielles sur «les fondamentaux du développement de nos partenaires: l’éducation, la santé, les infrastructures, l’agriculture»; avec pour fil conducteur «la recherche d’un impact positif pour nos intérêts et ceux de nos partenaires». Et dans un contexte budgétaire contraint, le nouveau directeur général plaide pour une ingénierie financière intégrée au service des projets français, associant politique de prêts et cofinancements, comme ce fut le cas au Maroc pour le TGV et les tramways de Rabat et de Casablanca.
Ces ambitions pour l’AFD seront d’autant plus décisives que l’agence est aussi au cœur de la mécanique européenne. 40% de ses projets sont aujourd’hui cofinancés, en bilatéral avec des États membres, ou principalement avec l’Union européenne. Celle-ci s’appuie très souvent sur l’AFD, soit en lui déléguant ses crédits– plusieurs centaines de millions d’euros par an– soit en s’associant à elle dans des pools de financement. Autrement dit, l’AFD ne doit plus seulement être vue comme un opérateur français; elle s’impose aussi comme un des leviers opérationnels de l’Europe. Autant d’opportunités majeures pour le Maroc.




