Dans la rue, un homme est en train d’uriner contre un mur. En plein boulevard. C’est un septuagénaire grisonnant. Il se cache à peine. Il fait beau en cette journée printanière, les passants sont nombreux. Le trottoir est assez étroit, nous sommes dans le cœur du quartier d’affaires casablancais.
Je m’arrête pour observer de loin le bonhomme. Le va-et-vient autour de lui ne s’arrête pas et personne ne prête attention à lui. Certains le contournent, d’autres font comme s’il n’existait pas et détournent le regard. Cette indifférence est aussi stupéfiante que l’acte d’incivisme auquel se livre notre homme. On aurait dit un chien que son maître tient en laisse pendant qu’il fait ses besoins…
Quand le vieillard termine sa besogne, il se retourne. Nos yeux se croisent et se figent pendant quelques secondes qui semblent durer une éternité. Un dialogue silencieux semble s’installer entre nous. Il a le regard noir et me fusille littéralement des yeux. J’ai le sentiment qu’il lit dans mes pensées et qu’il a beaucoup de reproches à me faire. Le voilà qui avance dans ma direction, sur l’autre trottoir. Il marmonne des mots indéchiffrables pendant qu’il traverse la chaussée pour me rejoindre.
Détrompez-vous, ce n’est pas un fou. L’homme a l’allure d’un fonctionnaire à la retraite. Chemise bien repassée, pantalon trop large, chaussures fatiguées mais cirées. Une certaine idée de la respectabilité, restée accrochée au corps comme un vieux badge qu’on oublie d’enlever.
«Ça vous dérange? Vous voulez appeler la police peut-être?», lâche-t-il en s’arrêtant à ma hauteur. Il continue: «C’est parce qu’on est en plein boulevard? Et alors, le boulevard, il est à qui?».
««Non, je ne transforme pas la ville en toilettes publiques, elle l’est déjà et je ne fais que m’adapter!».»
— Karim Boukhari
Le ton n’est pas agressif. Pire: le bonhomme est sûr de lui. Il adopte un langage structuré, administratif. Je le vois très bien, dans une autre vie, au fond d’une obscure administration, tamponnant les documents et répondant aux administrés sans les regarder.
J’explique rapidement qu’il y a un café à dix mètres, dont il aurait pu utiliser les toilettes. Alors il explose: «Mais qui êtes-vous pour me faire la leçon?». Il ajuste sa ceinture, tranquillement, en multipliant les gestes de familiarité: «Moi j’ai travaillé quarante ans. Quarante ans à payer des impôts. C’est peut-être la seule chose gratuite qu’il me reste!».
Le bonhomme, pour se justifier, parle de «son âge» et de «sa maladie» comme s’ils étaient des alibis. Je le regarde, un peu sidéré par la logique.
«Non, je ne transforme pas la ville en toilettes publiques, elle l’est déjà et je ne fais que m’adapter!».
La phrase tombe, sèche, définitive. Il n’y a plus rien à ajouter.
Autour de nous, la circulation reprend son cours. Les passants continuent d’éviter la flaque naissante avec une agilité presque chorégraphiée. Chacun ajuste sa trajectoire, comme si l’anomalie faisait partie du décor.
L’homme hausse les épaules et s’éloigne sans un regard en arrière. Quelques secondes plus tard, il n’est déjà plus qu’un anonyme parmi d’autres. Je reste là, à essayer de comprendre ce qui me dérange le plus. Son geste? Ses soi-disant alibis? Sa posture de victime? Son agressivité? Ou l’absence totale de réaction autour de lui: après tout, en ne disant rien, les passants lui ont probablement donné raison…




