Avec 18 ouvrages de transfert d’eau déjà opérationnels, le Maroc fait de l’interconnexion des bassins un axe important de sa stratégie de mix hydrique. Première brique du dispositif, la liaison entre les bassins du Sebou et du Bouregreg. Celle-ci a permis de transférer environ 953 millions de m³ entre août 2023 et décembre 2025, selon le ministre de l’Équipement et de l’Eau, Nizar Baraka, sécurisant ainsi l’approvisionnement en eau de l’axe Rabat-Casablanca.
Réalisée en urgence entre fin 2022 et août 2023, cette liaison dispose d’un débit de 15 m³ par seconde pour un coût d’investissement d’environ 6 milliards de dirhams. D’après le ministre, «ce projet constitue la première étape d’un dispositif plus large souvent désigné comme l’autoroute de l’eau», puisque «ce système doit relier plusieurs bassins hydrauliques du nord et du centre du pays».
Le projet d’interconnexion des bassins hydrauliques du Sebou et du Bouregreg pour sécuriser l’approvisionnement en eau de l’axe Rabat-Casablanca. . le360
La deuxième phase prévoit l’extension du transfert Sebou-Bouregreg vers le bassin de l’Oum Er-Rbia. Son lancement est programmé pour la fin de l’année 2026. L’infrastructure, longue d’environ 210 kilomètres, devrait fonctionner avec un débit compris entre 30 et 45 m³ par seconde et permettre le transfert d’environ 1,2 milliard de m³ par an.
La troisième phase, actuellement planifiée, concerne la liaison Laou-Loukkos-Sebou. Ce projet vise à renforcer l’interconnexion des bassins hydrauliques du nord du pays et permettra à terme de transférer près de 1,2 milliard de m³ d’eau par an, afin de garantir l’approvisionnement en eau potable et de soutenir l’irrigation de plusieurs périmètres agricoles, notamment dans le Doukkala, la Chaouia et le Tadla.
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Dans ce prolongement, deux nouveaux appels d’offres ont été lancés pour étudier l’interconnexion de plusieurs barrages et sous-bassins, pour un montant de 1,02 million de dirhams chacun. Le premier marché porte sur l’interconnexion des barrages Sahla et Bouhouda. Le second concerne les sous-bassins versants de l’Ouergha, de l’oued Lben et de l’oued Inaouen, dans le bassin du Sebou.
Sahla-Bouhouda, un déséquilibre de stockage à corriger
L’étude Sahla-Bouhouda part d’un déséquilibre hydrologique bien identifié. Le barrage Sahla dispose d’une capacité de stockage importante au regard de ses apports liquides annuels, tandis que le barrage Bouhouda présente des apports significativement plus élevés que sa capacité actuelle, ce qui entraîne des déversements fréquents en période humide. Ces volumes sont aujourd’hui récupérés en aval au niveau du barrage Al Wahda, mais ne contribuent pas à l’optimisation locale du stockage. Un projet de surélévation du barrage Bouhouda est par ailleurs programmé et devra être intégré dans l’ensemble des analyses et simulations.
L’étude doit déterminer la faisabilité hydrologique, technique et économique d’une interconnexion entre les deux ouvrages, en tenant compte de la situation actuelle, de la future surélévation de Bouhouda et des impacts attendus des changements climatiques sur les apports futurs. Deux volets sont prévus.
Le premier couvre l’analyse hydrologique et la modélisation du système. Il comprend la collecte et la validation des séries historiques d’apports, des volumes stockés, des courbes cote-surface-volume, des règles d’exploitation, des volumes déversés ainsi que des besoins en eau associés aux deux barrages.
Les apports annuels moyens, secs et humides, la variabilité interannuelle, les volumes déversés par le barrage Bouhouda et les taux de remplissage feront l’objet d’une évaluation détaillée, pour la situation actuelle comme pour la configuration post-surélévation. Le prestataire devra également analyser les besoins en eau actuels et prévisionnels pour l’eau potable, l’irrigation et les autres usages, afin d’établir un bilan ressources-besoins.
La modélisation intégrera des scénarios climatiques représentatifs des projections régionales, avec des hypothèses d’évolution des apports telles que la réduction moyenne, l’augmentation de la variabilité ou la fréquence accrue des sécheresses. Un modèle de simulation sera développé sous RIBASIM (un logiciel de modélisation développé pour simuler le comportement hydrologique et la gestion de l’eau à l’échelle des bassins versants) ou un outil équivalent. Quatre configurations seront testées: situation actuelle sans interconnexion, situation actuelle avec interconnexion, situation future après surélévation sans interconnexion et situation future après surélévation avec interconnexion.
Plusieurs indicateurs seront suivis, tels que le taux de satisfaction des besoins, la fréquence des déficits, la réduction des déversements, le volume transféré et la fiabilité du système. Le prestataire devra conclure sur le volume mobilisable de manière durable via l’interconnexion, l’impact de la surélévation sur la pertinence du projet, la robustesse du système interconnecté en années sèches et la valeur ajoutée stratégique du transfert compte tenu de l’existence du barrage Al Wahda en aval.
Une mission technique de bout en bout
La seconde mission correspond à une étude technique détaillée. Elle comprend les levés topographiques le long du corridor d’interconnexion, la production d’un modèle numérique de terrain exploitable pour le dimensionnement hydraulique, la définition du tracé définitif de la conduite et la préparation du programme de reconnaissances géotechniques pour le tracé, les ouvrages de prise, les stations de pompage éventuelles, les ouvrages annexes et les zones de franchissement d’oueds ou d’infrastructures.
Le dimensionnement hydraulique portera sur les diamètres optimaux des conduites, les pertes de charge linéaires et singulières, ainsi que l’analyse du régime transitoire, y compris l’étude des phénomènes de coup de bélier. Si le profil topographique ne permet pas un transfert gravitaire, le prestataire devra étudier une solution par pompage, avec dimensionnement électromécanique, choix des pompes et définition des dispositifs de protection.
Les ouvrages annexes tels que les chambres de vannes, les ventouses, les ouvrages de vidange et les équipements de protection contre les surpressions seront également intégrés, de même que les traversées de routes, d’oueds ou d’autres infrastructures. Le schéma fonctionnel du système de régulation et de télégestion sera défini, avec spécification des débitmètres, capteurs de pression et capteurs de niveau. Une analyse environnementale préliminaire identifiera les impacts potentiels et les mesures d’atténuation adaptées.
Sur le plan financier, des avant-métrés détaillés par composante seront établis, avec bordereau estimatif, estimation globale du coût d’investissement et évaluation des coûts d’exploitation, en particulier énergétiques dans le cas d’un pompage. Une analyse de sensibilité sera conduite, notamment sur le coût de l’énergie. Le prestataire aura également la charge d’élaborer le dossier de consultation des entreprises, incluant le cahier des prescriptions spéciales travaux, les plans, le bordereau des prix unitaires, le détail estimatif et les avant-métrés.
Ouergha, Lben et Inaouen, renforcer les apports du barrage Idriss 1er
Le second appel d’offres porte sur le bassin du Sebou, considéré comme l’un des plus stratégiques du Maroc en raison de l’importance de ses ressources en eau et de la diversité des usages qu’il supporte, notamment l’alimentation en eau potable, l’irrigation et les usages industriels. Le barrage Idriss 1er, sur l’oued Inaouen, joue un rôle capital dans la régulation des ressources dans cette partie du bassin. La variabilité hydrologique croissante, accentuée par les effets du changement climatique, rend nécessaire l’exploration de nouvelles solutions pour renforcer la sécurité hydrique et optimiser la gestion des ressources disponibles.
L’étude d’une interconnexion hydraulique entre les sous-bassins versants de l’Ouergha, de l’oued Lben et de l’oued Inaouen pourrait permettre de mobiliser une partie des ressources disponibles dans le sous-bassin de l’Ouergha afin de renforcer les apports au barrage Idriss 1er. Le transfert envisagé serait unidirectionnel, depuis l’Ouergha vers l’Inaouen, en passant par le sous-bassin de l’oued Lben. Plusieurs options techniques sont envisageables, notamment un transfert direct ou un transfert transitant par les barrages existants ou projetés de la zone, en particulier les barrages Bab Ouandar sur l’Ouergha et Sidi Abbou sur l’oued Lben.
Deux volets sont étudiés. Le premier concerne l’analyse hydrologique et la modélisation du système, avec collecte et analyse des données hydrologiques et climatiques, évaluation des ressources mobilisables, analyse de la variabilité interannuelle, identification des excédents potentiellement transférables et évaluation des besoins actuels et futurs dans le sous-bassin de l’Inaouen et au niveau du barrage Idriss 1er.
Un modèle de simulation sera développé sous RIBASIM ou un outil équivalent. Il devra représenter les apports hydrologiques des différents sous-bassins, les barrages existants et leurs règles de gestion, les demandes en eau associées aux différents usages ainsi que les infrastructures potentielles d’interconnexion. Plusieurs scénarios seront simulés et comparés selon des critères hydrologiques, techniques, économiques et environnementaux, afin d’identifier la variante la plus pertinente.
Un second volet porte sur une étude technique préliminaire au stade APS. Il couvre l’analyse des variantes de tracé, le dimensionnement hydraulique préliminaire, l’identification des ouvrages principaux tels que les prises d’eau, les stations de pompage éventuelles, les ouvrages de régulation et les chambres de vannes, ainsi qu’une estimation financière préliminaire incluant les coûts d’investissement et une évaluation indicative des coûts d’exploitation. Un planning indicatif de réalisation complète le dispositif. Au terme des deux missions, le prestataire devra formuler une conclusion générale sur l’opportunité de réaliser le projet.
Pour Amine Benjelloun, hydrologue, l’intérêt de ces projets se lit à plusieurs niveaux. Sur le plan hydrologique d’abord, les interconnexions permettent de transformer des déversements aujourd’hui perdus pour le stockage local en volumes valorisables à l’échelle d’un système.
«Le cas Bouhouda en est l’illustration. Les apports excèdent la capacité de la retenue et finissent au barrage Al Wahda en aval sans bénéfice pour les usages situés dans la zone de captage. Un transfert vers Sahla, dont la capacité est sous-utilisée, rééquilibrerait l’ensemble et relèverait le taux de satisfaction des besoins en année sèche», explique-t-il.
Le projet Ouergha-Lben-Inaouen suit la même logique. «Le sous-bassin de l’Ouergha présente des excédents structurels tandis que le barrage Idriss 1er, qui alimente l’axe Fès-Meknès en eau potable et en irrigation, subit une pression croissante. Un transfert unidirectionnel sécuriserait ses apports sans compromettre les usages en amont», détaille Amine Benjelloun.
Mobiliser l’existant plutôt que capter du neuf
Le rapport coût-bénéfice plaide dans le même sens. L’interconnexion offre un rapport coût-bénéfice souvent plus favorable que la construction de nouveaux grands barrages, dont le foncier, les délais et l’impact environnemental deviennent plus contraignants. «Mobiliser des ressources déjà stockées, plutôt que d’en capter de nouvelles, permet d’étaler l’investissement et de gagner en réactivité face à la demande. La liaison Sebou-Bouregreg, livrée en moins de huit mois pour 6 milliards de dirhams, a démontré cette capacité d’exécution en régime d’urgence», argumente-t-il.
Les eaux sont transférées via une conduite métallique de 3,20 mètres de diamètre avec un débit de 15 m³/s, soit 15 tonnes/s.
Reste le facteur climatique. «Les projections régionales convergent vers une baisse des apports moyens, une variabilité interannuelle plus forte et une récurrence des sécheresses. C’est pourquoi la robustesse d’un système hydrique ne se mesure plus à sa capacité installée mais à sa capacité de redistribution. Connecter les bassins excédentaires aux bassins déficitaires permet de répartir le risque sur l’ensemble du territoire», poursuit Amine Benjelloun.
«Les grands axes de consommation ne coïncident pas avec les zones de ressource. Ces projets vont réconcilier cette géographie décalée de l’offre et de la demande. Les études Sahla-Bouhouda et Ouergha-Lben-Inaouen s’inscrivent dans cette logique, à une échelle plus locale mais avec la même philosophie d’optimisation du patrimoine hydraulique existant avant tout nouvel investissement lourd», conclut-il.
















