Je vous invite à découvrir le sujet d’examen proposé à nos futurs bacheliers: «Certaines personnes pensent que la femme est faite juste pour se marier et faire des enfants. Partagez-vous cette opinion?»
Que dire? Imaginez le trouble du bachelier «progressiste» devant l’intitulé de la question. S’il est intelligent, et pour éviter une mauvaise note, il sera tenté de censurer son opinion et répondra probablement: «Oui, je partage cette opinion parce que ci et çà.» L’école, censée libérer les esprits, devient alors une machine à domestiquer les consciences et à broyer l’esprit critique.
Imaginez aussi le trouble des enseignants. Oseront-ils donner une bonne note à ceux qui répondront: «Non, je ne partage pas cette opinion, la place de la femme n’est pas derrière les fourneaux»? Ou laisseront-ils leur propre système de valeurs dicter leur évaluation, transformant une épreuve scolaire en jugement idéologique?
La question que l’on se pose, nous, concerne l’État marocain: où veut-il en venir?
Le fait est que le sujet d’examen légitime une opinion rétrograde en lui accordant le statut de position débattable à égalité avec son contraire. Ce n’est pas gratuit: présenter le cantonnement de la femme au foyer comme une thèse respectable normalise cette vision dans l’espace scolaire.
Pour un lycéen de 17-18 ans, dans un contexte familial ou communautaire conservateur, ce sujet peut fonctionner comme une validation implicite d’une pression sociale déjà existante.
«Pour éviter ce genre de dérapage à l’avenir, il faut demander des comptes: aux académies de l’éducation nationale et à leurs tuteurs gouvernementaux»
Derrière l’école, c’est bien l’État qui semble perdu entre deux projets de société: un Maroc moderne où la femme est une citoyenne à part entière et un Maroc traditionnel où son rôle reste défini par la famille.
En laissant passer ce genre de sujet, l’institution scolaire ne prend pas de position: ne pas prendre de position sur une inégalité, cela revient à la conforter. C’est de la neutralité (très) négative. Au moment où d’autres composantes de l’Etat marocain luttent pour se rapprocher de l’égalité femmes – hommes, avec une Moudawana toujours en gestation, on peut se demander si l’État n’est pas schizophrène. Une «tête» lui dit d’avancer et une autre tête lui demande de reculer.
Quand la schizophrénie frappe les individus, on les conduit chez le médecin le plus proche. Mais quand elle frappe l’État, que faut-il faire?
Cette histoire rappelle cette émission diffusée il y a quelques années par une télévision nationale, où l’animatrice posait cette magnifique question à des expertes en cosmétiques: «Comment maquiller les bleus laissés par les maris?» Si l’idée était de normaliser la violence conjugale, chapeau!
Pour revenir au bac, le vrai problème n’est pas que le sujet pose la question, mais qu’il la pose comme si les deux réponses possibles se valaient moralement. L’école devrait être un espace d’émancipation, d’affranchissement, pas un espace de reproduction des inégalités sous couvert de neutralité pédagogique.
Dans un pays qui aspire à l’égalité et à la justice sociale, il n’y a pas de place pour une soi-disant neutralité. Point à la ligne!
Pour éviter ce genre de dérapage à l’avenir, il faut demander des comptes: aux académies de l’éducation nationale et à leurs tuteurs gouvernementaux. Les responsabilités existent, elles ont des visages, des noms. Qui a proposé le fameux sujet du bac et qui l’a validé?




