Il ne reste plus rien. La surface rocheuse qui avait fait de Mibladen l’un des sites paléontologiques les plus importants a été emportée, morceau par morceau, par des individus que les chercheurs désignent sans hésitation comme des trafiquants de fossiles. Des empreintes de ptérosaures (reptiles volants) vieilles de plusieurs dizaines de millions d’années, les seules connues sur le continent à avoir préservé simultanément les traces des pattes antérieures et postérieures de ces créatures, ont disparu. Une décennie de travail scientifique international s’est retrouvée réduite à quelques photographies et à un moulage partiel.
Abdelouahed Lagnaoui, professeur en paléontologie des vertébrés et en stratigraphie, est retourné sur le site ce mois de mai avec une équipe de chercheurs. Ce qu’il a trouvé, ou plutôt ce qu’il n’a pas trouvé, résume à lui seul l’ampleur du désastre. «L’année dernière, quand je suis allé avec un groupe de chercheurs internationaux, j’ai observé que la surface qui contenait les empreintes des ptérosaures avait été détruite complètement. Une moitié avait été enlevée. Ce mois de mai, on n’a pas trouvé l’autre moitié», déplore-t-il. Le bloc principal mesurait 3,15 mètres de long et plus de 1,5 mètre de large.
Des photos du site géologique de Mibladen avant sa dégradation.
L’histoire de Mibladen comme site scientifique commence en 2016. Une équipe internationale se constitue autour du site, associant des chercheurs marocains issus des universités de Settat, d’El Jadida et de Fès avec des chercheurs allemands, polonais et français. Le lieu n’était alors guère connu en dehors d’un cercle restreint de spécialistes. Les premières fouilles et relevés changent rapidement la donnée. Les chercheurs y identifient des empreintes de dinosaures, de crocodiles, de tortues, des fossiles d’invertébrés et de poissons. Mais c’est la découverte d’une surface couverte d’empreintes de ptérosaures qui va conférer au site son «statut exceptionnel», nous raconte Abdelouahed Lagnaoui.
Les ptérosaures sont les premiers vertébrés à avoir conquis les airs. Apparus au Trias supérieur il y a environ 228 millions d’années, ils ont dominé les cieux du Mésozoïque avant de disparaître à la fin du Crétacé, en même temps que les dinosaures non aviens. Contrairement à ce que beaucoup imaginent, ils ne sont pas des dinosaures. Ce sont des reptiles volants d’un groupe distinct, tranche notre interlocuteur. Leurs traces fossiles sont rares. Les empreintes préservant à la fois les pattes antérieures et postérieures le sont encore davantage.
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C’est précisément ce que Mibladen avait livré. Environ une dizaine d’empreintes de ptérosaures ont été identifiées sur deux blocs de grès sableux rougeâtre et ocre. Le bloc principal concentrait des pistes de 2 mètres de long avec 6 empreintes de mains et 6 de pieds, des paires main-pied et des empreintes isolées. Les empreintes de pieds mesuraient en moyenne 9,7 centimètres de longueur, celles des mains 9,2 centimètres. Leur morphologie, avec un pied en forme de U aux bords latéraux quasi-parallèles, distingue ces traces de la quasi-totalité des ichnoespèces connues de ptérosaures. «À Agadir, on trouve seulement les traces des mains, donc pas les pattes postérieures. À Midelt, il y avait les deux qui étaient conservées», affirme le spécialiste.
Le premier article scientifique est publié en 2017, un second en 2018. En mai 2026, les résultats d’une étude menée conjointement par une équipe maroco-espagnole, dans le cadre de recherches conduites fin 2024, sont publiés à leur tour. Ces travaux établissent que les empreintes de Mibladen présentent des similitudes morphométriques et stratigraphiques avec des ichnofossiles découverts en Corée du Sud, en Chine et en Espagne, ce qui atteste d’une large distribution géographique des ptérosaures au Crétacé moyen. Les analyses suggèrent que leur auteur probable appartient à la superfamille des Azhdarchoidea, un groupe qui regroupe certains des plus grands ptérosaures connus.
Sur le plan de la classification, les chercheurs ont provisoirement rangé ces empreintes sous la désignation aff. Agadirichnus isp., faute de pouvoir créer un nouvel ichnogenre en raison de la qualité médiocre de conservation de certaines traces. Mais les spécialistes sont formels sur un point: ces empreintes ne correspondent à aucun ichnogenre actuellement décrit. Elles constituent, ou constituaient, un taxon nouveau encore non formalisé.
Octobre 2024: une mission scientifique sur le site... quelques mois avant le désastre
En octobre 2024, Moussa Masrour, professeur retraité de paléontologie et de biostratigraphie, accompagne une longue mission de terrain conduite par le professeur Félix-Pérez Lorente, de l’université de La Rioja en Espagne. L’équipe étudie plusieurs sites géologiques majeurs, d’abord près de Demnate, puis dans la région d’Imilchil, avant de clôturer la mission par l’examen du site de Mibladen. Deux jours entiers sont consacrés à la dalle. Des mesures précises sont relevées, des centaines de photographies prises, en vue d’établir une carte détaillée et une reconstitution en trois dimensions des empreintes.
Quelques mois plus tard, les chercheurs s’aperçoivent qu’il manque certaines images pour compléter l’analyse. Un collègue de l’université de Meknès, qui collabore avec l’équipe, se prépare à retourner sur place pour combler les lacunes. Ce qu’il découvre à son arrivée dépasse l’entendement. «En arrivant à proximité du site, il a constaté avec stupeur que la dalle avait été découpée et vandalisée. La surface portant les empreintes a été entièrement prélevée, vraisemblablement par des marchands de fossiles. Le site a été littéralement pillé», rapporte le professeur.
Pour Abdelouahed Lagnaoui, la nature de l’acte ne fait aucun doute. Ni vandalisme, ni curiosité locale. «Une dalle de roches n’intéresse pas les locaux, et si c’était un acte de vandalisme, on aurait trouvé la surface elle-même détruite. Ce sont des marchands de fossiles», estime-t-il. L’enlèvement s’est fait en deux temps, méthodiquement, sur plusieurs mois. Le premier passage a emporté une moitié de la surface. Le second a achevé le travail. Entre les deux, le site était parfaitement identifié dans la littérature scientifique internationale. Les articles publiés depuis 2017 décrivaient précisément la localisation et la nature des empreintes. Autrement dit, les trafiquants savaient exactement ce qu’ils cherchaient.
Le trafic de fossiles est monnaie courante au Maroc. Des pièces extraites illégalement de sites marocains se retrouvent régulièrement dans des ventes aux enchères internationales ou dans des collections privées en Europe et en Amérique du Nord. Les fossiles de ptérosaures, en particulier, atteignent des prix élevés sur ce marché en raison de leur rareté.
Moussa Masrour avait publié un premier avertissement sur sa page Facebook le 18 avril 2025, peu après avoir appris les premières dégradations. Mais la destruction ne s’est pas arrêtée là. «J’ai appris de mon collègue Abdelouahed Lagnaoui que les derniers vestiges du site ont été entièrement détruits, ne laissant aujourd’hui aucune trace des éléments que nous avions étudiés, à l’exception de quelques photographies», écrit-il dans une publication sur Facebook datée du 4 juin.
Un moulage partiel, un modèle 3D en attente et une irremplaçabilité assumée
Face à la disparition du matériel original, les chercheurs s’accrochent à ce qui reste. Un moulage partiel de la surface avait été réalisé en 2009 par l’équipe de JuraPark, bien avant que le site ne soit pleinement documenté. Ce moulage en résine est conservé dans la collection JuraPark sous le numéro JP J389. Abdelouahed Lagnaoui indique par ailleurs qu’un collègue a réalisé un modèle 3D par imagerie et photogrammétrie avant les dernières dégradations. Les résultats sont attendus. «J’espère que ce sera à très haute résolution. On peut faire une impression 3D, mais ça ne sera jamais comme l’original», dit-il.
La perte est scientifiquement définitive. Les empreintes ne peuvent pas être recréées. Les données morphométriques consignées dans les articles publiés permettront aux générations futures de savoir ce qu’elles contenaient, pas de les étudier.
La dimension scientifique n’épuise pas les conséquences de la destruction. Depuis la publication des premiers articles en 2017, Mibladen avait acquis une visibilité internationale qui se traduisait concrètement pour la région de Midelt. Des chercheurs espagnols, suisses et d’autres nationalités venaient sur place. Des groupes de touristes, y compris des motards, avaient intégré le site à leurs itinéraires. «En termes de tourisme, il y avait eu une attraction pour Midelt», note Abdelouahed Lagnaoui.
«Il y a une double perte, celle du patrimoine géologique et de la recherche scientifique... et la perte pour la population locale qui profitait de ces visites», constate-t-il.
Moussa Masrour ne s’en tient pas au seul constat. «Il est plus que temps que le Maroc prenne des mesures concrètes pour protéger son patrimoine géologique et archéologique. Il est urgent d’établir un inventaire national de ces sites et d’identifier ceux qui nécessitent une protection physique, par des clôtures et une surveillance permanente. C’est aujourd’hui la seule façon de préserver pour les générations futures ce qu’il reste de ce patrimoine unique et irremplaçable», avait-il alerté il y a un an de cela.












