En Espagne, Ignacio Cembrero est devenu un cas d’école. Il suffit qu’on évoque devant lui le Maroc pour que son visage se fige, que son ton devienne métallique et que son jugement prenne la forme d’une sentence. Le professionnalisme disparaît, la mécanique se met en marche. Sa formule, verdict avant instruction, tombe avec la même sécheresse: «Le Maroc, non, non, c’est un partenaire qui nous veut du mal! L’Algérie, c’est mieux pour l’Espagne.» Tout Cembrero est là: dans une histoire qui ne révèle pas une opinion, mais parle d’une obsession.
Pour ce journaliste qui se présente en «spécialiste» du Maghreb, le Royaume du Maroc n’est jamais abordé comme un État souverain, avec ses intérêts, ses inquiétudes et une diplomatie à l’œuvre. Il est réduit à une intention hostile, à une manœuvre permanente, à une menace tapie derrière chaque dossier. Tout ce qui vient de Rabat est suspect avant même d’être examiné: une décision devient un piège, une réussite une opération d’influence, une crise un indice supplémentaire à charge.
L’Algérie, en revanche, bénéficie sous sa plume d’un régime clément. Ses brutalités institutionnelles, son opacité politique, ses crispations militaires, ses impasses économiques ou ses manipulations internationales ne sont jamais soumises au même empressement accusatoire, ni à la même suspicion systématique. Là où le Maroc est instruit comme un dossier de culpabilité permanente, l’Algérie est expliquée, contextualisée, excusée. Ce n’est pas un accident de plume. Ce n’est pas une humeur passagère. C’est une méthode. Une grille de lecture. Une boussole vieille de vingt ans, orientée toujours dans le même sens: Rabat dans le box des accusés, Alger dans l’angle mort de l’indulgence.
Le précédent El País
Cembrero prétend connaître le terrain. Son parcours raconte pourtant une autre histoire. Ses biais, son incapacité à traiter le dossier marocain avec impartialité, l’ont peu à peu relégué, depuis 2014, vers des marges médiatiques dont il n’est plus vraiment sorti. Après plus de trente ans à El País, où il s’est illustré par ses attaques répétées contre le Maroc, il aura surtout contribué à installer, dans une partie de l’opinion espagnole, une image fausse et orientée de l’Algérie. Jusqu’à son limogeage du célèbre journal.
Septembre 2013. Sur un blog hébergé par El País apparaît une vidéo d’AQMI menaçant le Maroc. On y voit un homme barbu, au ton hargneux, inviter les Marocains à commettre des actes terroristes dans leur pays et à rejoindre des cellules dans le Sahel. C’est le blog de Cembrero. El País panique. Rabat s’alarme. Juridiquement, l’affaire peut être lue comme une apologie du terrorisme. Le souvenir des victimes de Casablanca, en 2003, est encore vif. Une plainte est déposée en Espagne contre le journaliste. C’est la goutte de trop.
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Faire circuler une vidéo de propagande d’AQMI menaçant un État n’est pas un geste neutre. C’est introduire un objet de terreur dans l’espace public en sachant qu’il vise une cible précise. La direction d’El País retire la vidéo choquante et s’interroge sur le geste de son journaliste. Plusieurs voix internes critiquaient déjà, depuis des années, ses analyses sur le Maghreb jugées lacunaires. La direction lui donne alors 72 heures pour changer de rubrique et ne plus écrire sur le Maghreb. Il est muté dans un autre service de la rédaction. Autant dire qu’El País lui réserve un placard et le pousse lentement vers la sortie. Le média sait pertinemment que le journaliste n’acceptera jamais d’écrire durablement sur d’autres sujets que le Maghreb. La décision scelle donc son arrêt de mort professionnel au sein du journal. Cembrero le comprend. Il est devenu indésirable. Quelques semaines plus tard, il présente sa démission et quitte, honteux, la scène dans un climat lourd.
Peu après, il rejoint El Mundo, où il est également impliqué dans un procès, cette fois intenté par l’homme d’affaires marocain Ahmed Charai. Il annonce son départ d’El Mundo en 2015. Les portes se ferment. Il se met à vivoter, travaille comme pigiste pour des médias espagnols et français, puis est embauché par El Confidencial où, résolument, l’homme n’a pas changé.
Le soupçon comme méthode
Mais la connaissance n’immunise pas contre l’obsession. Elle peut même la rendre plus efficace. Depuis des années, Cembrero construit le Maroc comme un objet journalistique suspect avant même d’être décrit. Les transferts d’argent de la diaspora marocaine? Il en fait le moteur souterrain de l’économie du Royaume, sans jamais évoquer les vrais piliers du pays, en insistant sur leur poids dans le PIB, sur l’intérêt politique que Rabat aurait à les minimiser et sur l’effet d’appel migratoire qu’ils nourriraient. Les mineurs marocains isolés? Il suggère que leur futur potentiel de rémittences expliquerait, parmi d’autres raisons, leur envoi programmé par Rabat en Europe.
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La régularisation des travailleurs étrangers par Pedro Sánchez en Espagne? Elle ne profiterait qu’aux Marocains. Son cadrage insiste sur la fraude documentaire, l’engorgement administratif, l’«effet d’appel» et l’ombre marocaine dans la mécanique migratoire. Sebta et Melillia? Non pas des enclaves légitimement revendiquées par le Maroc, comme Madrid revendique Gibraltar auprès du Royaume-Uni, mais une opération d’agression et de déstabilisation. La lutte marocaine contre l’économie informelle au point de passage de Sebta? Une manœuvre destinée à asphyxier l’économie de la ville et à appauvrir les Espagnols.
Le procédé n’est pas seulement critique. Il est cumulatif. Article après article, le Maroc devient une machine à détourner les normes européennes: envoyer, retenir, récupérer, faire pression, instrumentaliser. Même quand le sujet paraît social, la conclusion ramène vers le soupçon stratégique. Des migrants partent, mais l’État calcule. Les familles envoient de l’argent, mais Rabat en profite. Les frontières craquent, mais la main marocaine n’est jamais loin. La plume fonctionne comme un détecteur dont l’aiguille, étrangement, revient toujours au même nord.
C’est ici que surgit la contradiction politique. Cembrero évolue dans des espaces médiatiques de la gauche espagnole qui parlent volontiers de droits, de libertés et de décolonisation. Mais sur Sebta et Melilla, son imaginaire glisse vers un vieux réflexe de forteresse. La souveraineté espagnole y prend une couleur de rempart, et la revendication marocaine devient presque une poussée barbare contre les murs. L’écriture ne se dit pas coloniale. Elle n’a pas besoin de le dire. Elle en garde le relief: la place forte, l’assiégeant, l’Europe inquiète, l’Afrique contenue. Même Vox ne pousse pas aussi loin cet imaginaire.
Les rives d’Alger
Après El País, Cembrero entame une relation trouble avec le média algérien TSA, organe de propagande d’Alger, qui le présente explicitement, en 2017, comme son collaborateur. La même année, dans Le Desk, Cembrero explique qu’il a commencé à écrire pour TSA en 2016 et qu’un accord d’échange de contenus entre TSA et Le Desk a conduit à la reprise de certains de ses articles par le média marocain.
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Interventions audiovisuelles, entretiens, reprises: dans cet environnement, l’Algérie occupe une place particulière. Ses interventions en Algérie dessinent autre chose qu’une simple collaboration médiatique: une proximité objective avec un espace très mobilisé sur les dossiers du Maroc et du Sahara occidental marocain. Dans cet espace, Cembrero devient utile. Il parle la langue des griefs contre Rabat, connaît Madrid et sait donner aux récits algériens une charpente qui séduit localement.
On l’interroge sur la crise Espagne-Algérie: il tire sur le Maroc et affirme que le gouvernement espagnol s’est «fait rouler par le Maroc». Décidément, chez Ignacio, l’obsession vire à l’idée maladive. La presse algérienne le sollicite, le cite, le traduit, l’utilise comme témoin externe contre Rabat. «Algérie Patriotique», porte-voix du clan des généraux génocidaires de la décennie noire, reprend encore, en 2025, un texte où il se présente en cible du «harcèlement judiciaire» marocain.
Deux migrations, deux récits
La différence la plus nette se lit dans son traitement de la migration algérienne. Quand le Maroc est en cause, Cembrero privilégie l’idée d’un État stratège qui utilise les corps comme levier. Quand l’Algérie est en cause, le vocabulaire se déplace: réseaux, passeurs, désorganisation, coopération suspendue, incapacité administrative.
En juin 2022, sur RTVE, il explique qu’Alger a interrompu les rapatriements depuis le 30 mars et que cette mesure constitue une pression contre l’Espagne. Mais il ajoute qu’on peut se demander si l’Algérie fera comme le Maroc en encourageant l’immigration irrégulière pour faire pression, «ce qu’elle n’a pas fait jusqu’à présent». La phrase est capitale. Elle accorde à Alger le bénéfice d’une frontière morale que Rabat, lui, aurait déjà franchie.
Ses articles sur les traversées algériennes suivent souvent ce pli. En 2020, il évoque une opération coordonnée depuis l’Algérie par des mafias. En 2021, il décrit l’explosion des arrivées algériennes, la place des bateaux rapides, les réseaux de trafic, mais reste discret sur la faiblesse ou complicité des militaires chargés de surveiller les frontières maritimes et sur la corruption de ceux qui laissent filer les pateras vers l’Europe.
En 2025, il parle de nouvelles filières liées à la désorganisation politique et au malaise des jeunes. Dans un entretien à Mallorcadiario, il souligne que l’Algérie n’a jamais accepté l’aide, les formations ou l’argent espagnols pour contrôler la migration, mais affirme qu’elle assume cette responsabilité de manière «assez satisfaisante» jusque-là.
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Or les chiffres officiels rendent l’éclairage de l’expert de plus en plus difficile à défendre. Les estimations trimestrielles de l’INE donnent, pour les immigrations en Espagne de personnes de nationalité algérienne, 5.900 au premier trimestre 2025, 6.200 au deuxième, 7.000 au troisième, 6.200 au quatrième, puis 7.200 au premier trimestre 2026. Additionné, le total atteint environ 32.500 immigrations de personnes de nationalité algérienne, confirmant la première place de l’Algérie dans les flux vers l’Espagne. Selon l’UNHCR, les Algériens représentent 30,3% des arrivées mer/terre enregistrées pour l’Espagne et 42,8% sur la seule route occidentale. Frontex affirme qu’en 2025 les départs depuis l’Algérie représentent plus de 70% des arrivées sur cette route, puis indique qu’au début de 2026 la Méditerranée occidentale est la seule grande route européenne en hausse, avec environ 5.200 détections en quatre mois.
Eurostat place enfin les Algériens, en 2025, au premier rang des ressortissants de pays tiers trouvés en séjour irrégulier dans l’Union européenne, avec 70.905 cas. Au premier trimestre 2025, ils sont aussi la première nationalité frappée par un ordre de quitter le territoire, avec 9.995 décisions.
Ces séries mesurent la même réalité: la route algérienne n’est plus un bruit de fond. Le contraste devient alors politique. La migration marocaine est, selon ce «spécialiste», une stratégie d’État. Celle, alarmante, de l’Algérie est traitée comme le produit de filières, de crises internes et de contrôles insuffisants. Ce n’est pas seulement le mensonge. C’est plus subtil, donc plus efficace: un cadrage journalistique.
Sansal, ou la limite du refuge
Puis le mécanisme se grippe. L’affaire Boualem Sansal provoque la disgrâce de Cembrero. Celui-ci couvre le dossier pour El Confidencial. Le contexte est explosif: une large partie du monde intellectuel et médiatique se soulève contre l’Algérie, les critiques s’accumulent, Sansal est défendu par de nombreux médias internationaux et, en Espagne, il est érigé en symbole de la liberté d’expression.
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Que fait Cembrero? Il n’a pas le choix. Contraint, il évoque, du bout des lèvres et presque malgré lui, l’absence de liberté d’expression en Algérie. Mais même cette ébauche de critique, rendue presque inévitable par l’ampleur de l’affaire Sansal, Alger ne la tolère pas. Ses relais se retournent contre lui. Le pouvoir algérien lui tire les oreilles. Pour ce pouvoir, la consigne est claire: la feuille de route de Cembrero ne doit pas changer. Il doit continuer à dire qu’en Algérie tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.
El Khabar l’accuse, en 2025, de relayer des thèses marocaines. Algérie54 demande, en 2026, s’il est devenu «le relais de la propagande du Makhzen». La scène est presque comique, si elle n’était pas si révélatrice: la plume qui servait à noircir Rabat devient suspecte dès qu’elle cesse d’être parfaitement alignée.
L’ombre avant les faits
C’est précisément pour cela que son portrait est inquiétant. Cembrero n’est pas un pamphlétaire de comptoir. Il connaît ses dossiers, ses archives, ses couloirs diplomatiques. Sa longue présence dans le dossier maghrébin donne à chaque angle l’apparence d’un diagnostic. Mais cette apparence finit par cacher une répétition: le Maroc comme faute originelle, l’Algérie comme problème à expliquer.
Durant vingt ans, ses articles ont dessiné une proximité de cadrage avec plusieurs priorités algériennes: fragiliser l’image de Rabat, contester la normalisation espagnole avec le Maroc, ramener le Sahara au centre de la fracture, faire des enclaves de Sebta et Melilla des citadelles menacées, lire la migration marocaine comme une arme et la migration algérienne comme une crise.
À la fin, il reste l’image d’un homme qui s’est bâti une réputation fragile en affinant toujours le même soupçon. Une plume comme un instrument de contrôle frontalier. Un journaliste qui prétend éclairer le Maghreb, mais dont la lampe, trop souvent, ne se tourne que vers Rabat.
Dans le couloir qu’il arpente depuis des années, l’ombre marocaine arrive toujours avant les faits. Et l’Algérie, même lorsqu’elle occupe toute la pièce, continue d’avancer avec moins de bruit.




