Sa biographie ressemble à un couloir sans fenêtres: on y entre par une porte banale, on en ressort dans une zone interdite. Son histoire commence loin des salons, loin des tribunes. Né au début des années 1950 dans les montagnes de Kabylie, Abdelkader Aït Ouarabi s’engage dans l’armée par une voie étroite. La légende le présente d’abord comme chauffeur. Un détail qui, dans les appareils sécuritaires, n’en est jamais vraiment un: conduire, c’est écouter; approcher les chefs militaires, c’est apprendre; voir sans être vu, c’est déjà un métier.
Dans les années 1990, le pays bascule dans la violence. La Décennie noire et son cortège de morts et de disparus (250.000), de villages traumatisés. La guerre civile produit ses monstres, ses saints et ses spécialistes du clair-obscur. C’est là qu’Aït Ouarabi s’extrait de l’anonymat et s’installe au cœur du nerf algérien: le renseignement.
La suite fera de lui autre chose: non pas un bureaucrate en uniforme, mais un homme de l’ombre, formé à cette science froide où l’on infiltre avant de frapper, où l’on parle à l’ennemi avant de l’abattre, où l’on laisse parfois courir le feu pour mieux en désigner l’incendiaire. Le général Hassan gravit les degrés du renseignement. Il devient l’un des visages de cette doctrine algérienne aux frontières volontairement brumeuses.
La fabrique d’un homme: de la guerre intérieure à la doctrine
Son ascension est indissociable de Mohamed Médiène, l’inamovible général Toufik, patron du DRS. Toufik règne alors sur les secrets d’Algérie comme on règne sur une forteresse: sans bruit, sans visage public, mais avec une main partout. La relation entre les deux hommes est centrale. Toufik, maître de l’appareil, aurait repéré en Hassan non seulement un exécutant, mais un instrument: un homme froid, endurant, capable d’opérations sensibles et de silence. Hassan monte. Sa réputation se solidifie: on le dépeint comme un professionnel dur, d’une loyauté absolue envers la raison d’État. On le couvre d’honneurs, on l’inscrit dans le récit national: celui qui aurait «sauvé» le pays du terrorisme.
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L’antiterrorisme algérien, tel qu’il s’est érigé pendant la guerre civile, était bien plus qu’une somme d’opérations militaires. Il a été une méthode et un art sombre: infiltration, retournements, manipulation des réseaux, usage d’intermédiaires, création de cellules terroristes, brouillage systématique des lignes. Le général Hassan devient l’un des architectes de cette doctrine.
Autour de lui, une phrase revient comme un refrain de coulisse: «il sait comment faire». Il sait comment faire entrer les armes en douce et les refiler aux groupes armés islamistes, il sait comment s’achètent les fidélités, comment se retournent les chefs, comment briser un groupe en factions rivales, comment l’idéologie peut être guidée vers l’impasse. Dans un système où l’on ne gagne pas seulement par la force mais par le contrôle du récit, celui qui sait devient rapidement indispensable, et donc dangereux.
Le SCORAT: la chambre noire du général Hassan
En 2006, cette réputation trouve sa consécration institutionnelle. Hassan prend la tête du Service de coordination opérationnelle et du renseignement antiterroriste, le SCORAT, l’une des structures les plus secrètes et les plus sensibles de la charpente sécuritaire. Dans l’organigramme officiel, il s’agit d’un outil de lutte antiterroriste. Dans la réalité du sud algérien où est apparue depuis quelques années la menace du séparatisme touarègue, le service est chargé de stopper les revendications de l’Azawad, une région à cheval entre l’Algérie et le Mali. L’idée que ce qui a été pratiqué durant la guerre civile par les renseignements peut être dupliqué fait son chemin dès 2001. C’est ici que le portrait bascule vers le Sahel. Abdelkader Aït Ouarabi appartient à la généalogie de la crise malienne. Il a «exporté» la doctrine sécuritaire algérienne vers le Sud, vers le Sahel, notamment le Nord-Mali. Comme si l’Algérie, au lieu de subir les rebellions touarègues sur son territoire, avait cherché à le transformer en barrière et en levier.
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L’Algérie regarde le Nord-Mali comme une profondeur stratégique. Elle y voit un espace de projection, un tampon, un marché d’influence, mais aussi une menace: les rébellions tribales frappent à sa porte et elle confie au général Hassan la mission d’y remédier. Mais plusieurs chercheurs et analystes soutiennent que l’homme a fait davantage: orienter le désordre, fragmenter les forces locales, instrumentaliser les groupes jihadistes pour empêcher l’émergence d’un Sud algérien et d’un Nord-Mali autonomes. C’est exactement le type de mécanique où les services prétendent éteindre l’incendie avec une main tout en gardant une boîte d’allumettes dans l’autre. Le SCORAT de Aït Ouarabi entre en scène. Via des pactes ponctuels. De compromis tactiques avec certaines figures issues du terrorisme algérien. Et d’un mot lourd de sens: «hijra»— migration vers le Nord-Mali, installation, relocalisation de cadres, construction d’une présence jihadiste au-delà de la frontière. Une stratégie de création d’un foyer contrôlable.
Le Sahel: projection, contrôle et logique de frontière
Jeremy H. Keenan, conseiller britannique auprès de l’ONU et de la Commission européenne pour les questions du Sahel, résume les soupçons internationaux qui pèsent sur le général Hassan: «une grande partie de l’armement utilisé par les groupes terroristes du Sahel depuis 2012 provient du DRS algérien. Le général Aït Ouarabi, alias Hassan, était responsable de cette opération» (New African, 2016). Dans cet article, l’analyste affirme que le général Hassan, qui dépendait directement du «roi des services» Toufik, a fourni armes, munitions et carburants à Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), Ansar Dine et au Mouvement pour l’unité et le djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), au moment où ces groupes consolidèrent leur emprise sur le Nord-Mali. D’après Keenan, l’objectif secret était de marginaliser le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) laïc, dont la victoire aurait constitué pour Alger un précédent dangereux pour les Touaregs du Sud algérien. En montrant au monde que le Mali du Nord était avant tout un «foyer terroriste», l’Algérie se protégeait d’une contagion pour sa minorité touarègue interne. Le général Hassan n’est plus dans le rôle du chasseur, mais dans celui du gestionnaire de meute.
Keenan rappelle que quelques jours avant l’assaut terroriste de janvier 2013 à In Amenas (opération «Tiguentourine»), le convoi du chef jihadiste lié à AQMI Amari Saïfi, alias Abderrazak El Para, put inexplicablement circuler dans le sud algérien. Des questions persistent: comment un commando a-t-il pu se déplacer, préparer, frapper? Qu’a-t-on laissé passer? Et que sait l’appareil, précisément, de ces déplacements transfrontaliers?
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Si l’Azawad devient, dans les chancelleries occidentales, un sanctuaire jihadiste, alors la revendication touarègue disparaît derrière les barbes, les drapeaux noirs et les colonnes de pick-up. L’Algérie peut alors se présenter comme rempart, médiatrice, puissance indispensable, tout en neutralisant un risque séparatiste à ses frontières. Dans cette lecture, le Sahel n’est pas un accident. Il devient un théâtre, avec ses figurants, ses faux ennemis, ses vieux agents retournés, ses chefs de guerre utiles et ses populations civiles abandonnées au milieu du décor.
Les djihadistes algériens du SCORAT
La galerie des acteurs algériens jihadistes, implantés à partir de 2001 dans le Sahel, est inquiétante. Mokhtar Belmokhtar, dit Le Borgne, Algérien, vétéran des trafics et des katibas sahariennes, fonde Al-Mourabitoune. Amari Saïfi, dit El Para, ancien parachutiste algérien devenu figure du GSPC, reste l’un des noms les plus célèbres de cette matrice. Abdelmalek Droukdel, chef d’AQMI jusqu’à sa mort en 2020, supervise, depuis l’Algérie, l’expansion sahélienne de l’organisation. Abdelhamid Abou Zeid (Mohamed Ghedir), autre Algérien, dirige les enlèvements d’otages occidentaux avant d’être tué en 2013. Autour d’eux gravitent d’autres figures: Iyad Ag Ghali, ancien chef rebelle devenu fondateur d’Ansar Dine; Abdelkrim al-Targui, chef de katiba; Abdelhamid Abou Zeid et Al-Hassan Al-Ansari, des figures historiques d’AQMI et d’Al-Mourabitoune, aidant à la structuration du jihad dans la zone; Adnan Abou Walid al-Sahraoui, né dans les camps du Polisario à Tindouf, ancien du MUJAO et d’Al-Mourabitoune, devenu fondateur de l’État islamique dans le Grand Sahara. L’ONU l’a inscrit en 2018 sur la liste liée à Daech et Al-Qaïda. Son fils, Abou al-Bara al-Sahraoui, est aujourd’hui gouverneur (wali) de la Province sahélienne de l’État islamique, connue sous les sigles ISSP, ISIS-Sahel ou encore IS-Sahel, dans une filiation où le désert recycle les héritages de guerre comme d’autres recyclent les vieux uniformes. Même l’enfer, visiblement, a ses dynasties.
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Au centre de ce labyrinthe jihadiste revient toujours la même question: que savait Alger? Et surtout, qu’a fait Alger? La version officielle raconte une armée en lutte contre un péril transnational. La version moins louable décrit un système ayant cherché à gouverner la menace plutôt qu’à l’éradiquer. Dans cette seconde lecture, le général Hassan devient moins un simple chef antiterroriste qu’un architecte de l’ambiguïté. Il aurait appartenu à cette génération d’officiers convaincus que la stabilité se fabrique parfois avec les matériaux du chaos. On négocie avec des ravisseurs, on laisse circuler des chefs, on arme un groupe contre un autre, on infiltre jusqu’à ne plus savoir où finit l’agent et où commence le terroriste. Puis, quand le monstre échappe à son dresseur, on publie un communiqué sur la souveraineté nationale. La bureaucratie a toujours eu le don de maquiller les catastrophes en doctrine.
Disgrâce et réhabilitation: la guerre des clans et la boîte noire
Puis vient le retournement, presque inévitable: la chute. En 2013, Hassan est mis à l’écart, surveillé. En août 2015, il est arrêté. Son procès, à huis clos, devant un tribunal militaire à Oran, se conclut par une condamnation à cinq ans de prison pour «destruction de documents» et «infraction aux consignes». Les chefs d’accusation sont, en apparence, techniques, administratifs. Mais l’écart entre la stature de l’homme et la sécheresse des motifs nourrit immédiatement une autre lecture: celle d’un règlement interne. Dans ce type d’appareil, la prison n’est pas toujours la sanction d’un crime.
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La presse algérienne évoque alors la possession d’armes illégales et la constitution d’un «groupe armée». Ses avocats dénoncent une purge politique, une guerre des clans, un règlement de comptes contre les hommes de Toufik. L’affaire éclate au moment où Bouteflika, affaibli, n’est plus que l’ombre de sa propre présidence, tandis que Gaïd Salah entreprend de démanteler le DRS. Hassan devient alors une boîte noire dangereuse. Il connaît les réseaux, les archives, les noms, les opérations, les alliances inavouables. Dans un système normal, un tel homme témoigne devant une commission. Dans un système verrouillé, il dort en prison. Les États profonds n’aiment pas les mémoires vivantes, surtout quand elles respirent encore.
Sa prison n’efface pourtant pas son nom. Elle l’épaissit. En 2020, il sort après avoir purgé quatre années de sa peine. En 2021, il est acquitté en appel par une cour militaire, et recouvre ses droits. Et voici le dernier acte, le plus parlant: en mai 2025, il réapparaît au grand jour, installé à la tête de la Sécurité intérieure (DGSI).
Un fait majeur explique à la fois l’importance de Hassan et sa proximité avec Toufiq: la toute première fois que Toufiq s’est exprimé en public, c’est pour prendre dans une lettre la défense de Hassan.
Le pouvoir algérien, qui l’avait laissé tomber, le rappelle. La scène est presque risible: l’homme qu’on avait enfermé revient diriger. Les cimetières politiques algériens ont ceci de particulier que les morts y gardent souvent les clés des bureaux.
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Physiquement, Hassan apparaît désormais comme un vieil officier de terrain: silhouette haute, uniforme bardé de décorations, cheveux teints pour tenir tête aux années, visage buriné, marqué de cicatrices discrètes dont nul ne sait exactement si elles viennent du combat, du temps ou du théâtre intérieur des services. Son sourire en coin, lors des cérémonies officielles, n’a rien d’un sourire de retraite. Il ressemble plutôt à la grimace d’un homme qui sait qu’il a survécu à ceux qui le croyaient fini.
Le général Hassan restera donc l’une des figures les plus troublantes de l’histoire sécuritaire algérienne: maître des manipulations et artisan du chaos sahélien. Dans le Nord-Mali, cette ambiguïté a eu un coût: des villes livrées aux jihadistes, des populations prises en étau, des États fragilisés, des frontières militarisées, et une région entière transformée en laboratoire de la peur. Derrière le général Hassan, c’est donc l’ombre d’Alger qui se dessine. Une ombre longue, portée sur le Mali, le Sahara, les camps de Tindouf et les marges du Sahel. Les États ont leurs archives; les déserts, eux, gardent leurs empreintes. Et celles du général Hassan n’ont pas fini de remonter dans le sable.




