Dès la fin des années 1990, le Nord-Mali devient un axe stratégique pour l’Algérie. À cette époque, de nombreux terroristes issus du GIA sont «poussés» vers cette zone saharienne. Ils ne s’y installent pas comme une force étrangère visible, mais s’y enracinent progressivement: mariages, négoces, petits commerces, trafics en tous genres. Ils se fondent dans la société azawade et touarègue, jusqu’à devenir des acteurs ordinaires d’un espace déjà fragilisé par l’absence de l’État malien.
Pour Keenan, le véritable basculement intervient en 2001, lors de la rencontre entre Abdelaziz Bouteflika et George W. Bush. Après les attentats du 11 septembre, l’Algérie comprend que la nouvelle obsession sécuritaire américaine peut devenir une opportunité diplomatique. Bouteflika, écrit Keenan dans New Internationalist (2012), «utilise la guerre américaine contre le terrorisme pour consolider le pouvoir des dirigeants algériens» et pour «se rapprocher des États-Unis».
L’enjeu est limpide. L’Algérie sort alors de la Décennie noire, marquée par les massacres, les soupçons sur le rôle de l’armée et des services, l’isolement international et les embargos militaires. Le régime doit redorer son image et moderniser son appareil sécuritaire. Pour cela, il lui faut Washington.
Dans le même article, Keenan résume ainsi la situation: «Lorsqu’Abdelaziz Bouteflika accéda à la présidence de l’Algérie en 1999, le pays était confronté à deux problèmes majeurs. Le premier concernait son image sur la scène internationale. Le rôle de l’armée et du DRS (service de renseignement algérien) durant la «sale Guerre» avait fait de l’Algérie un État paria. Le second problème résidait dans le manque d’armements modernes et de haute technologie dont souffrait l’armée, pilier de l’État, en raison des sanctions internationales et des embargos sur les armes. La solution à ces deux problèmes se trouvait à Washington».
Selon lui, «la catastrophe au Mali n’est pas un accident. Elle était un aboutissement inévitable (…) Bouteflika a convaincu Bush que l’Algérie était un partenaire indispensable pour cette guerre, mais pour cela il fallait qu’il y ait du terrorisme». Et pour ce faire, l’Algérie va… le créer.
Le terrorisme d’État algérien
Keenan ne présente pas le DRS comme un service ayant simplement infiltré des groupes islamistes pour les surveiller. Il affirme qu’il les a pénétrés, parfois enfantés pour certains d’entre eux et utilisés comme instruments politiques. Il écrit dans son livre «The Dark Sahara» (2009): «En 1994, le Département du renseignement et de la sécurité (DRS), service de renseignement secret du régime algérien, était parvenu à infiltrer les principaux groupes armés islamistes, le Groupe islamique armée (GIA), au point que leur chef, Djamel Zitouni, était lui-même un agent du DRS. De fait, nombre d’assassinats et de massacres de civils furent perpétrés soit par des agents du DRS se faisant passer pour des islamistes, soit par des éléments des GIA informés et protégés par le DRS.»
Il cite notamment John Schindler, ancien haut responsable du renseignement américain et membre du Conseil de sécurité nationale. Les propos de Schindler sont sans ambiguïté: «La GIA était une création du DRS. Utilisant des méthodes soviétiques éprouvées d’infiltration et de provocation, l’agence l’a mise en place pour discréditer les extrémistes. Une grande partie de la direction de la GIA était composée d’agents du DRS, qui ont conduit le groupe à l’impasse des massacres, une tactique impitoyable qui a complètement discrédité les islamistes de la GIA auprès de la quasi-totalité des Algériens. La plupart de ses opérations majeures étaient l’œuvre du DRS, notamment la vague d’attentats à la bombe de 1995 en France. Certains des massacres de civils les plus notoires ont été perpétrés par des unités spéciales militaires se faisant passer pour des moudjahidines, ou par des escadrons de la GIA sous contrôle du DRS.» (Archives nationales de sécurité des États-Unis, le 30 avril 2001)
Ce schéma, selon Keenan, ne disparaît pas avec la fin progressive de la guerre civile. Il se déplace.
Du GSPC à AQMI: l’exportation du modèle
En 1998, alors que les massacres commis sous le label du GIA deviennent insoutenables, de nombreux islamistes quittent l’organisation pour former le Groupe salafiste pour la prédication et le combat, le GSPC. Mais, pour Keenan, cette rupture est trompeuse. «Il est vite devenu évident que celui-ci avait lui aussi été infiltré par le DRS», soutient-il. Le GSPC change ensuite de nom pour devenir Al-Qaïda au Maghreb islamique en 2006. Il demeure actif dans le nord de l’Algérie et dans l’espace Sahara-Sahel. C’est là que la logique de «fausse bannière» décrite par Keenan prend toute son ampleur.
«l’Algérie a créé et soutenu le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) et Ansar al-Din afin de discréditer les revendications d’autonomie touarègue dans le Sud algérien et de présenter leur combat comme une menace islamiste»
En 2003, trente-deux touristes européens sont enlevés dans le sud de l’Algérie par un groupe dirigé par Amari Saifi, alias «El Para», ancien membre des forces spéciales algériennes. L’affaire fait la Une des médias occidentaux. Elle est présentée comme la preuve que le Sahara est devenu une base d’expansion d’Al-Qaïda.
Pour Keenan, il s’agit au contraire d’une opération montée par le DRS. L’enlèvement pousse les États-Unis à lancer la Pan-Sahel Initiative, ancêtre des dispositifs sécuritaires américains qui mèneront plus tard à AFRICOM. Des forces spéciales sont déployées au Mali, au Niger, en Mauritanie et au Tchad. L’événement devient, selon lui, l’acte fondateur de la deuxième guerre du Sahara.
Les premières victimes de cette militarisation sont les populations touarègues. Au Mali, au Niger et dans le sud de l’Algérie, elles subissent de plein fouet l’effondrement du tourisme saharien, qui représentait une ressource majeure. Après 2003, les mises en garde sécuritaires occidentales se multiplient, les agences annulent leurs circuits, les familles perdent leurs revenus. Une région entière bascule dans la suspicion. Les Touaregs, déjà marginalisés, se retrouvent associés au terrorisme qu’ils subissent pourtant.
La diabolisation des Touaregs
Dans un article publié par Africa in Fact en 2015, Keenan pousse l’accusation plus loin. Il écrit que «l’Algérie a créé et soutenu le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) et Ansar al-Din afin de discréditer les revendications d’autonomie touarègue dans le Sud algérien et de présenter leur combat comme une menace islamiste».
L’objectif serait d’empêcher qu’une indépendance ou une autonomie du Nord-Mali ne donne des idées aux Touaregs algériens. Pour Alger, l’Azawad n’est pas seulement une question malienne. C’est un miroir dangereux, susceptible de réveiller des revendications dans son propre Sud.
Keenan formule cette analyse en des termes directs: «L’Algérie, craignant toujours qu’une rébellion touarègue réussie au Sahel puisse déclencher des troubles en Algérie, a réussi à saper la rébellion du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) en suscitant une insurrection islamiste au nord du Mali comprenant trois groupes islamistes – Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), Ansar al-Dine et le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) – que son service secret, le DRS, contrôlait largement.»
La mécanique est redoutable: créer ou favoriser des groupes islamistes, les laisser occuper l’espace, puis associer les revendications touarègues à la menace jihadiste. Le MNLA, qui porte un projet laïc d’autonomie, se retrouve ainsi piégé dans une narration construite contre lui.
Sur Middle East Eye, en 2015, Keenan réitère ses accusations. Pour lui, la montée en puissance des groupes jihadistes dans le nord du Mali est directement liée à l’ingérence algérienne. La création et l’instrumentalisation de ces organisations permettent d’isoler le Mouvement national de libération de l’Azawad, dont le territoire historique se situe à cheval entre le Mali et l’Algérie.
La diabolisation fonctionne. Dans de nombreux médias et chancelleries occidentales, la rébellion touarègue et les actions d’AQMI sont amalgamées. La revendication politique est absorbée par le récit sécuritaire. L’Azawad devient de facto un foyer terroriste.
2012: une rébellion confisquée
Le soulèvement touareg de 2012 ne naît pas de rien. En 2011, l’intervention de l’OTAN en Libye provoque la chute de Mouammar Kadhafi. Des combattants touaregs ayant servi le régime libyen rentrent dans le Sahel avec des armes lourdes. Ils rejoignent les réseaux issus de la rébellion touarègue de 2008-2010 et le MNLA. En janvier 2012, le mouvement prend les armes. L’armée malienne, mal équipée, divisée et minée par ses propres faiblesses, subit une série de défaites. En avril, l’indépendance de l’Azawad est proclamée.
Mais cette victoire est rapidement vidée de son sens. Selon Keenan, Alger agit immédiatement en coulisses. Le DRS encourage les groupes islamistes à se retourner contre le MNLA. AQMI, Ansar al-Din et MUJAO prennent alors le contrôle des grandes villes du Nord: Gao, Tombouctou, Kidal.
Cette prise de pouvoir jihadiste contraint la France à lancer l’opération Serval en janvier 2013. L’intervention chasse les jihadistes des principales villes, mais les causes profondes de la rébellion demeurent. Les revendications touarègues restent sans réponse. Et l’Algérie conserve son rôle de médiateur dans un conflit dont Keenan affirme qu’elle a contribué à fabriquer les conditions.
Les accords d’Alger et les intérêts de Sonatrach
Keenan critique l’hypocrisie des autorités algériennes pendant les négociations d’Alger en 2014‑2015. Le MNLA et le Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad demandent des garanties sur l’autonomie ou le fédéralisme. Elles ne viennent jamais. Le gouvernement malien et les milices pro-Bamako signent un accord de paix le 15 mai 2015, alors que le MNLA et le HCUA refusent de s’y associer. Keenan qualifie cet accord de «farce» et cite l’historien Pierre Boilley, pour qui il «ne vaut pas le papier sur lequel il a été écrit».
Pour lui, cet accord n’est pas conçu pour solder la guerre, mais pour la reconduire sous une autre forme. Il ne répond pas aux aspirations légitimes des populations touarègues et ménage, en revanche, les intérêts économiques algériens.
Car l’enjeu n’est pas seulement politique. Il est aussi énergétique. Alger vise les gisements d’hydrocarbures du bassin de Taoudeni et de Gao. Keenan affirme que des accords secrets auraient conduit Bamako à annuler des licences d’exploration accordées à des entreprises étrangères au profit de Sonatrach.
La médiation algérienne prend alors une autre signification: elle permettrait à Alger de consolider son influence au Sahel tout en avançant ses pions économiques. L’Algérie ne serait plus seulement arbitre. Elle serait partie prenante.
Dans le scénario où le Nord-Mali tomberait entre les mains de groupes terroristes alliés ou manipulés par Alger, celle-ci disposerait d’un levier décisif sur les ressources naturelles de la zone. L’agence gouvernementale américaine United States Geological Survey (USGS) estimait en 2015 que «les ressources pétrolières du bassin de Taoudeni au Mali sont comparables à celles de l’Algérie». Ce bassin, qui s’étend des frontières nord du Mali avec l’Algérie et la Mauritanie jusqu’au fleuve Niger, recèlerait d’importantes réserves de pétrole et de gaz, mais aussi d’or et d’uranium.
La concession du bloc 20 de Taoudeni appartenait depuis 2007 à l’Algérie via Sonatrach International Petroleum Exploration & Production, Sipex. Ce bloc couvre 118.000 kilomètres carrés, jouxte directement la frontière algérienne et concentre des ressources stratégiques considérables. Depuis que le Mali a rompu ses relations diplomatiques avec Alger, l’accord est devenu caduc.
Keenan insiste enfin sur la méthode. Les principaux groupes rebelles, le MNLA et le HCUA, n’ont pas signé l’accord final du 15 mai 2015. L’accord a été signé par le gouvernement malien et des milices pro-Bamako, dont certaines, paradoxalement, avaient participé à l’insurrection islamiste de 2012. Les pourparlers se sont tenus à huis clos. Alger a maintenu les parties séparées, empêchant un dialogue direct entre le gouvernement malien et la CMA. Le résultat est un accord auquel les rebelles n’ont pas réellement participé.
Héritage algérien dans le Sahel
La militarisation du Sahara par l’Algérie a produit un désastre durable. Les groupes jihadistes ont prospéré sur fond de trafics: cigarettes, drogue, armes, migrants. Des réseaux transnationaux se sont consolidés. Des membres de l’élite politique et militaire de la région en ont parfois tiré profit. Les économies locales ont été détruites. Les populations touarègues ont été criminalisées. Le Mali, lui, s’est enfoncé dans une guerre sans fin.
L’Algérie n’a pas seulement profité du chaos sahélien. Elle a contribué à le produire. Elle a déplacé vers le Mali les méthodes testées durant la Décennie noire: infiltration, manipulation, fabrication d’ennemis, confusion volontaire entre rébellion politique et menace terroriste.
C’est cette logique qui fait de la crise malienne autre chose qu’un conflit local. Derrière le discours officiel sur la stabilité régionale, se dessine une stratégie froide: créer la menace, se présenter comme l’acteur indispensable pour la combattre, puis utiliser cette position pour contrôler les territoires, les récits et les ressources.
Le Sahel paie aujourd’hui le prix de cette ambiguïté criminelle. Les États s’effondrent, les armées étrangères vont et viennent, les groupes armés changent de noms, mais la matrice demeure: un terrorisme qui sert autant ceux qui le pratiquent que ceux qui prétendent le combattre.
Dans cette histoire, l’Algérie ne peut plus se retrancher derrière son rôle de médiateur: les travaux de Jeremy H. Keenan la désignent comme le principal architecte du chaos sahélien.




