Abou al-Bara al-Sahraoui, l’enfant du Polisario devenu gouverneur de Daech au Sahel

Abou al-Bara al-Sahraoui au premier plan, visage dissimulé, prononçant un discours destiné à être posté sur les réseaux sociaux. (Capture d'écran d'une vidéo de IS-Sahel sur X)

PortraitLes camps de Tindouf ont servi de matrice à des trajectoires jihadistes qui alimentent aujourd’hui les guerres du Sahel. Son père, Adnan Abou Walid al-Sahraoui, ancien cadre militaire du Polisario, a fondé l’État islamique dans le Grand Sahara. Le fils, Abou al-Bara al-Sahraoui, lui-même né à Tindouf, lui succède désormais et incarne cette continuité explosive entre séparatisme, sanctuaires algériens et terrorisme sahélien.

Le 02/05/2026 à 12h00

Il est l’un des noms les moins connus, et pourtant les plus significatifs, de la nébuleuse du Polisario au Sahel. Abou al-Bara al-Sahraoui est aujourd’hui considéré comme le wali, ou gouverneur, de la Province sahélienne de l’État islamique, connue sous les sigles ISSP, ISIS-Sahel ou encore IS-Sahel.

Selon Al Jazeera Center for Studies, il a pris la tête du groupe sahélien en succédant à son père, Adnan Abou Walid al-Sahraoui, le fondateur de l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS), ancien cadre militaire du Polisario tué par les forces françaises au Mali: «Abou al-Bara al-Sahraoui fait office de “gouverneur” de l’État islamique pour la région du Sahel. Son père, Adnan Abou Walid al-Sahraoui, a été tué au Mali par des soldats français en 2021; son fils lui a alors succédé.»

L’importance d’Abou al-Bara al-Sahraoui tient d’abord à la place qu’il occupe dans l’appareil de l’État islamique au Sahel. Selon ACLED, source de données parmi les plus utilisées au monde sur le terrorisme et la violence politique, la direction d’IS-Sahel repose «sur un conseil de la choura présidé par Abou al-Bara al-Sahraoui. Sous son autorité s’organisent plusieurs bureaux: opérations militaires, logistique, justice et sanctions, combattants étrangers et communication» . Autrement dit, Abou al-Bara n’est pas seulement un chef de guerre circulant entre les confins maliens et nigériens et burkinabè. Il est au sommet d’une structure qui cherche à se donner les attributs d’une proto-administration jihadiste. Bureaucratie, impôts, tribunaux, propagande: même l’enfer adore les organigrammes.

Une filiation née dans l’orbite du Polisario

Le parcours d’Abou al-Bara al-Sahraoui s’inscrit dans une filiation lourde, où se croisent les camps de Tindouf, l’appareil politico-militaire algérien et la matrice jihadiste sahélienne. Son père, le fondateur de l’EIGS en 2015, est né dans les camps du Polisario où il a longtemps servi dans la milice. Il a formé les séparatistes aux techniques de guérilla et a occupé des postes importants dans la hiérarchie militaire avant d’être «envoyé», en 2010 selon l’ACLED, en mission dans le Nord-Mali. L’AFP rapporte, dans une dépêche datée du 16 septembre 2021, jour de sa mort, qu’Adnan Abou Walid al-Sahraoui s’était fait soigner à Tindouf à plusieurs reprises, comme en février 2018 lorsque, «blessé dans une attaque au sud d’Indelimane au Mali, il s’est retranché dans son fief familial dans les camps de Tindouf pour se soigner».

Abou al-Bara al-Sahraoui est, lui aussi, né dans les camps de Tindouf. La chronologie ne laisse guère de place au doute. Si son père a rejoint le Sahel en 2010 et a été tué en 2021, il est clair que son fils y a vu le jour. Abou al-Bara est bien un produit des camps. Le moment exact de son passage vers le Sahel demeure difficile à établir. Mais dès la mort de son père, il apparaît aux commandes de cette structure terroriste. Le père et le fils dessinent ainsi une continuité sahélienne embarrassante pour Alger et le Polisario: celle de deux générations issues des camps, façonnées par la logique séparatiste, puis recyclées dans les guerres du désert.

Dans ces deux vidéos postées par IS-Sahel sur X, on l’entend parler un arabe parfait, le visage dissimulé:

ACLED souligne qu’Abou al-Bara al-Sahraoui a modernisé IS-Sahel et diversifié ses cadres, issus de différents milieux ethniques, notamment peuls et arabes, tout en conservant un noyau dirigeant composé de «Sahraouis occidentaux [originaires des camps de Tindouf]» et d’«Arabes maliens [Algériens du GIA qui se sont mariés avec des Maliennes après la Décennie noire, que les services de renseignement français nomment “Les Algériens du Sahel”]».

Abou al-Bara al-Sahraoui incarne cette ligne de transmission du Polisario: il symbolise à la fois l’héritage sahraoui de la direction historique et la transformation du groupe en acteur territorial plus enraciné dans le Liptako-Gourma. La filiation n’est donc pas seulement biologique. Elle est politique, militaire et territoriale.

Du séparatisme à l’administration jihadiste

En plus d’être le gouverneur de la Province sahélienne de l’État islamique, il a aussi été désigné «émir» d’une zone militaire centrale autour d’In-Araban, dans l’est du Mali. Cette précision est importante: elle suggère qu’Abou al-Bara al-Sahraoui conserve une assise opérationnelle dans l’un des sanctuaires historiques du groupe, entre les régions de Ménaka et Gao, à proximité de la frontière nigérienne. Cette zone, qui s’étend autour d’Akabar, Tabankort, In-Araban, Amalaoulou et In-Delimane, est décrite comme l’un des foyers de la direction centrale d’IS-Sahel.

Sous son autorité, l’État islamique au Sahel a changé d’échelle. IS-Sahel opère principalement au Burkina Faso, au Mali et au Niger, avec des poches d’activité dans le reste du Sahel. Le groupe est issu d’une scission d’Al-Mourabitoun en 2015, avant d’être reconnu comme branche de l’État islamique en 2022. Son objectif déclaré est de renverser les gouvernements de la région pour imposer une gouvernance conforme à l’idéologie de l’État islamique.

Ce basculement est révélateur. Le séparatisme saharien a longtemps été présenté par ses soutiens comme une cause politique. Mais sur le terrain sahélien, une partie de ses cadres, de ses réseaux et de ses héritiers s’est dissoute dans une tout autre réalité: celle du jihadisme territorial, de la prédation armée et du contrôle social par la terreur.

Abou al-Bara face aux chefs d’Al-Qaïda

Cette trajectoire distingue Abou al-Bara al-Sahraoui des chefs jihadistes affiliés à Al-Qaïda, notamment Iyad Ag Ghali, que l’Algérie a fabriqué (Lire portrait), et Amadou Kouffa au sein du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM ou JNIM en anglais).

Là où le GSIM cherche souvent à composer avec des logiques locales, à négocier des arrangements tribaux ou à s’insérer dans les conflits communautaires, IS-Sahel apparaît généralement plus brutal, plus vertical et moins enclin à construire des compromis avec les populations.

Abou al-Bara al-Sahraoui représente cette ligne dure. Il ne cherche pas seulement à influencer des communautés ou à exploiter des griefs locaux. Il veut administrer, taxer, punir, recruter, contrôler. Son projet n’est pas celui d’une insurrection périphérique. C’est celui d’un pouvoir jihadiste organisé, qui avance dans les failles des États et transforme les frontières en couloirs de guerre.

Son terrain de prédilection est le triangle frontalier Mali-Niger-Burkina Faso, et plus particulièrement l’axe Ménaka-Anderamboukane-Abala. Anderamboukane est devenue une sorte de capitale administrative de fait depuis que le groupe a obtenu le statut de province autonome de l’État islamique en mars 2022. Ménaka, de son côté, constitue l’objectif majeur: une prise complète de cette ville donnerait au groupe un point d’appui territorial dans le nord-est malien pour la prise de tout le Nord-Mali, concrétisant ainsi le grand dessein d’une région touarègue indépendante limitrophe à l’Algérie.

Le gestionnaire clandestin de la terreur

Le portrait d’Abou al-Bara al-Sahraoui est donc moins celui d’un prédicateur fanatique que celui d’un gestionnaire clandestin de la violence. Il ne semble pas rechercher la visibilité médiatique personnelle. Il ne semble pas vouloir incarner publiquement une geste personnelle. Sa force vient de l’ombre. Cette invisibilité est une arme. Elle le protège, nourrit le mythe, complique le ciblage et lui permet de rester au cœur d’une chaîne de commandement qui relie sanctuaires ruraux, zones frontalières, pression sur les villes, taxation, propagande et contrôle social.

Le groupe qu’il dirige a déjà une histoire sanglante. Le National Counterterrorism Center (NCTC), l’agence fédérale américaine centrale pour l’analyse et l’intégration du renseignement antiterroriste, rappelle qu’IS-Sahel a commencé ses attaques dans la région en 2016, un an après sa création par Adnane Abou Walid al-Sahraoui, et s’est fait connaître internationalement avec l’embuscade de Tongo Tongo, au Niger, en octobre 2017, qui a coûté la vie à quatre militaires américains et quatre soldats nigériens.

Depuis, ses cibles se sont multipliées: forces maliennes, nigériennes, burkinabè, françaises, mais aussi civils, responsables locaux, travailleurs humanitaires et écoles. Là encore, la logique est claire: casser l’État, terroriser les populations, remplacer l’ordre politique par l’obéissance armée.

Son ascension s’inscrit enfin dans le vide stratégique créé par l’effondrement progressif des dispositifs sécuritaires internationaux. Le retrait français, la fin de la MINUSMA, la montée des armées putschistes et l’arrivée de Wagner puis d’Africa Corps ont rebattu les cartes. IS-Sahel a exploité ce vide pour étendre son influence dans le Liptako-Gourma.

Le Polisario rattrapé par ses propres ombres

L’actualité de ces derniers jours donne au personnage une résonance glaciale. Les combats dans le nord du Mali ne relèvent plus seulement d’une poussée jihadiste classique, ni d’un nouvel épisode de la crise malienne. Ils révèlent une convergence opérationnelle entre groupes terroristes et forces séparatistes, sur un théâtre où les frontières idéologiques, tribales et militaires se brouillent depuis des années. Les attaques coordonnées menées contre plusieurs positions de l’État malien, la prise de Kidal par les séparatistes de l’Azawad avec l’appui du GSIM et l’activisme des réseaux liés à l’État islamique au Sahel confirment une réalité longtemps niée: le Sahel est devenu le lieu de ralliement des causes armées, des fidélités clandestines et des cadres formés dans les sanctuaires régionaux.

C’est dans ce contexte que les vidéos récemment diffusées, attribuées à des combattants du Polisario engagés sur le front malien, prennent une portée politique majeure. Leur authenticité a été établie par des recoupements techniques incontestables, notamment par la CIA et les services marocains, mais leur contenu s’inscrit déjà dans une séquence plus large: celle d’une présence armée du Polisario au cœur du conflit sahélien, combattant aux côtés d’Abou al-Bara al-Sahraoui et d’Iyad Ag Ghali.

Ce continuum éclaire d’un jour cru la position marocaine. Lorsque Nasser Bourita affirme qu’il existe désormais une «connivence claire entre le séparatisme et le terrorisme», il ne formule pas une accusation abstraite. Il désigne une mécanique: des camps sous tutelle algérienne, des combattants disponibles, des itinéraires sahéliens, des alliances de circonstance, puis des fronts communs contre les États. Le Polisario apparaît ainsi comme un réservoir politico-militaire dont certains éléments se retrouvent projetés dans les guerres du Sahel. Cette actualité ne ferme donc pas le dossier. Elle l’ouvre comme une boîte de Pandore.

Par Karim Serraj
Le 02/05/2026 à 12h00