Le «hargaouisme».
Je déteste ce mot. Je déteste ce qu’il invoque et ce qu’il convoque.
On dirait une maladie exotique inventée pour décrire cette étrange allergie nationale aux règles collectives, le titre d’une thèse sur un trouble comportemental soutenu à trois heures du matin par un sociologue au bord du burn-out devant un jury somnolent.
Mais c’est à notre humoriste Hassan El Fad que nous devons d’avoir déclenché un petit séisme moral en prononçant ce terme au Salon du Livre —ce haut lieu de la vie intellectuelle où l’on vient pour les idées et d’où l’on repart avec un tote bag gratuit.
Injecter le langage cru du quotidien dans cet espace feutré habitué aux formulations académiques soigneusement repassées, voilà de quoi provoquer un court-circuit.
On veut bien soliloquer sur la violence symbolique, les fractures sociales, la crise du vivre-ensemble, mais oser appeler un hargaoui un hargaoui sans demander l’autorisation du comité scientifique, c’est un seuil que beaucoup n’étaient pas prêts à franchir!
Le plus frappant dans cette polémique est la tentative de retirer à Hassan El Fad toute légitimité à parler de la société au motif qu’il ne serait ni sociologue ni universitaire.
Comme si l’observation du réel et des comportements humains nécessitait désormais un tampon académique. Comme si la société marocaine appartenait exclusivement à ceux qui l’analysent en colloque plutôt qu’à ceux qui la vivent, la traversent et la racontent.
C’est oublier qu’avant même les sociologues, il y avait les conteurs, les humoristes, les poètes, les satiristes —tous ces gens capables de saisir, parfois avec une simple blague, ce que des rapports de cent pages peinent à formuler.
Mais il y a aussi ce procès implicite: celui de vivre au Canada entre deux tournées marocaines. Curieuse logique nationale où l’on célèbre volontiers la diaspora lorsqu’elle envoie des devises, brandit des prix littéraires ou des médailles olympiques, mais où elle devient subitement suspecte dès qu’elle ose produire une opinion.
On lui reproche aussi, il faut bien le dire, le mépris de classe, la caricature, l’arrogance sociale. À lui, quand même, qui a offert au pays son grand Kebbour national: ce personnage mi-fourbe, mi-amoral, issu des classes populaires, capable d’enfumer tout le monde avec son mythique «Casa Sport».
Depuis plusieurs années, Hassan El Fad construit bien plus qu’une galerie de personnages burlesques. Il documente, avec humour et tendre cruauté, cette immense comédie humaine marocaine où cohabitent débrouillardise, absurde, mauvaise foi, gouaille et chaos quotidien.
La critique principale reste quasi philosophique: on veut bien pardonner au peuple ses incivilités tant qu’on les transforme en folklore sympathique. Les nommer frontalement, en revanche, devient soudain une violence de classe.
Si le mot provoque autant de crispations, c’est peut-être parce qu’il charrie bien plus qu’une simple moquerie contemporaine. Concept flou, c’est une sorte de mot-valise qui mélange individualisme, absence de civisme, défaut de savoir-vivre, rapport à l’espace public, manque d’éducation…
Oui, le «hargaoui» n’est pas né avec la polémique et appartient depuis longtemps au dictionnaire officieux de la darija marocaine.
Apparue probablement dans les années soixante-dix, l’expression désignait à l’origine cette figure du déraciné débarqué de la campagne vers la ville sans jamais vraiment accepter les codes urbains. Un pur produit de la ruralité décidé à transformer la ville en extension du douar natal.
Toute la violence sociale du mot est déjà là. Dans cette vieille obsession de distinguer les «urbains» des «intrus». Les «civilisés» des «mal dégrossis». Ceux qui auraient mérité la ville et ceux qu’on accuse de la dérégler.
Pourtant, le hargaouisme —doctrine homologuée du «moi d’abord»— traverse les classes avec une remarquable égalité.
Quelle que soit la catégorie sociale, il repose sur cette philosophie de la petite exception personnelle consistant à croire que la règle est nécessaire pour les autres mais offensante lorsqu’elle s’applique à soi.
L’observation du quotidien prouve en effet que le hargaoui peut rouler en triporteur bringuebalant ou en SUV allemand flambant neuf stationné en double file, warnings allumés comme une immunité diplomatique.
Le hargaoui ne fraude pas, il «se débrouille».Il ne grille pas la file: il «est pressé». Il ne jette pas ses déchets: il «n’a pas vu de poubelle», avec une confiance mystique dans les pouvoirs digestifs de la nature.
Dans les transports en commun, il étale ses pieds sur le siège d’en face avec la sérénité d’un pacha en terrain conquis.
À la plage, il dresse une khaïma de fortune sur le front de mer comme s’il plantait un drapeau colonial, condamnant à l’ombre textile un régiment entier de baigneurs privés d’horizon.
Au volant, il bloque une avenue entière pour acheter un kilo de mandarines chez le marchand ambulant qui n’a plus d’ambulant que le nom.
Dans le train, le taxi ou la salle d’attente, il téléphone avec une intensité dramatique en mode haut-parleur, quitte à intégrer l’assistance à la conversation familiale, au conflit conjugal, aux négociations immobilières.
Le hargaoui ne passe pas un appel: il produit un podcast live auquel personne ne s’est abonné.
Il transforme systématiquement l’espace public en extension privée de son salon.
Le collectif cesse alors d’être un espace partagé pour devenir un simple décor de commodité personnelle.
Mais surtout, le hargaoui n’est jamais responsable. Le responsable, c’est «had lblad». Comme si le pays était une entité abstraite tombée du ciel, et non la somme quotidienne de nos petites démissions civiques.
C’est peut-être pour cela que ce mot dérange autant finalement. Parce qu’au fond, tout le monde finit toujours par reconnaître quelqu’un qu’il connait de près.
Un voisin.
Un cousin.
Un copain.
Et qui sait, peut-être soi-même, un matin levé du mauvais pied.




