L’inauguration récente du Théâtre Royal de Rabat dépasse le simple événement culturel. Elle agit comme un révélateur de ce que produit une vision lorsqu’elle est pensée dans sa globalité, portée dans la durée et menée jusqu’à son aboutissement.
Au-delà de l’architecture, c’est toute une chaîne qui se laisse voir: conception, réalisation, programmation, mise en service…
Un théâtre, en somme.
Sans vouloir comparer deux réalisations dans leur temporalité respective, on ne peut s’empêcher toutefois de penser à Casablanca.
Car à seulement quelques dizaines de kilomètres, une autre grande scène existe. Mais que vaut un décor sans pièce? Une sorte d’En attendant Godot transposé en projet urbain.
On croirait entendre Estragon: «Rien ne se passe, personne ne vient, personne ne s’en va. C’est terrible.»
Lancé en grande pompe en 2014, le Grand Théâtre de Casablanca devait incarner une ambition culturelle renouvelée avec un budget global avoisinant 1,44 milliard de dirhams, incluant le réaménagement de la place Mohammed V et la réalisation d’un parking dans le cadre d’un projet structurant, presque manifeste d’un tournant culturel pour la métropole.
Sur le papier, tous les éléments étaient réunis: une architecture sculpturale, audacieuse —un peu trop même pour certains puristes—, des équipements de pointe, une capacité d’accueil digne des grandes scènes internationales…
«Dans le pays du réel, une chose est sûre: à Casablanca, le bâtiment est prêt. Le théâtre, lui, se fait toujours attendre.»
Or, à ce jour, le rideau ne s’est jamais levé pour ce qui était présenté comme «l’un des plus importants complexes culturels d’Afrique et du monde arabe», dédié à tous les arts de la scène, censé ouvrir officiellement ses portes à la fin de l’année 2018.
L’année suivante, une convention en confiait la gestion à Casablanca Events & Animation, laissant entrevoir un début de structuration.
Le temps passe, mais rien ne vient. Pas de programmation lisible, pas de direction artistique identifiée, pas de communication claire, pas de calendrier crédible.
Un édifice muet, derrière des palissades métalliques, comme enfermé dans une infinitude de béton et de métal, là où devait s’exprimer l’humanité de la scène.
Au-delà du silence, ce théâtre interroge par sa seule présence.
Implanté au cœur de la place Mohammed V, l’un des ensembles urbains les plus cohérents et emblématiques de Casablanca, il rompt avec une harmonie architecturale construite dans la durée. Là où les façades blanches, d’inspiration néo-mauresque, composent un paysage homogène et maîtrisé, le théâtre impose une écriture formelle qui peine à dialoguer avec son environnement.
Ce décalage n’est pas uniquement esthétique. Il traduit l’histoire d’un objet conçu en surplomb de son contexte, davantage pensé comme une signature architecturale que comme une continuité urbaine.
À cela s’ajoute un autre symbole, plus sensible encore pour les Casablancais: la disparition de l’ancienne fontaine lumineuse, longtemps considérée comme un repère affectif. Déplacée pour laisser place au projet, puis recréée en face sous forme de réplique, elle incarne ce glissement entre mémoire et recomposition.
Comme si, pour installer un nouveau décor, il avait fallu en démonter un ancien sans jamais enchaîner avec le suivant.
Dès lors, la question dépasse le débat architectural, voire patrimonial, pour devenir profondément culturelle.
Un théâtre n’est pas un objet, mais un système vivant: une direction artistique, une programmation, un public, un rythme.Sans cela, il ne reste qu’une coquille —impressionnante, certes, mais vide.
Le paradoxe n’est pas seulement celui d’un équipement inachevé ou d’un mastodonte en dissonance. Il se lit aussi dans ce qu’il éclipse.
Lorsque, à bout de patience, ce théâtre finira par ouvrir ses portes, une autre question s’imposera sans doute: un grand théâtre peut-il, à lui seul, faire vivre une scène culturelle?
Pendant que l’on attend sa mise en service, une autre réalité nous interpelle: celle des petites scènes de la ville fermées ou laissées à l’abandon, figées derrière des grilles closes.
Souvent discrets, parfois précaires, ces petits théâtres constituaient pourtant le véritable tissu vivant de la création: espaces d’expérimentation, de proximité, de formation et d’émergence artistique.
Autrefois essentiels à la vitalité culturelle locale, ils rappellent aujourd’hui que la culture ne se joue pas uniquement dans les grands équipements, mais aussi dans les espaces du quotidien, qui ne promettent pas seulement le spectacle, mais font vivre le théâtre.
Dès lors, le risque est double: un équipement monumental concentrant à lui seul les attentes, les moyens et la visibilité, tout en masquant l’affaiblissement progressif de l’écosystème qui devrait le nourrir.
Viennent s’ajouter les critiques les plus tranchées: faut-il réellement un grand théâtre lorsque d’autres urgences urbaines et sociales persistent?
Si la question mérite d’être posée, elle ne peut servir de justification à l’immobilisme. Attendre que toutes les infrastructures de base soient achevées pour investir dans la culture reviendrait à renoncer durablement à toute ambition.
Les grandes villes ne se construisent pas par séquençage strict, mais par articulation. La culture n’est pas un luxe que l’on s’offre une fois le reste réglé: elle participe, elle aussi, à l’attractivité, à la cohésion et au dynamisme économique.
William Shakespeare voyait dans le théâtre un miroir de la nature. Victor Hugo rappelait qu’il relevait aussi de l’illusion: «il y a des arbres en carton, des palais de toile, un ciel de haillons.»
Dans le pays du réel, une chose est sûre: à Casablanca, le bâtiment est prêt. Le théâtre, lui, se fait toujours attendre.




