Rabat, capitale mondiale du livre: à l’épreuve du réel

Mouna Hachim.

ChroniqueUne capitale du livre, qu’on se le dise, ne se mesure ni aux affiches ni à la densité des programmes. Elle se juge à ce qui reste une fois les projecteurs éteints.

Le 25/04/2026 à 11h00

Il y a des distinctions qui honorent, d’autres qui engagent.

La désignation de Rabat comme Capitale mondiale du livre 2026 par l’UNESCO appartient aux deux. Elle consacre une ambition culturelle et une visibilité internationale, mais porte surtout une certaine idée du rôle du livre dans la cité.

Reste une question, plus exigeante encore: que restera-t-il une fois l’année passée?

Car au-delà du symbole, il y a une promesse: celle d’une ville qui devient, le temps d’une année —et au-delà si la volonté politique s’y tient— un levier d’élargissement des publics, en faveur de la jeunesse notamment, et de rééquilibrage en direction de territoires trop souvent tenus à l’écart des dynamiques culturelles.

Minimiser cette reconnaissance serait à mon sens une erreur. S’en satisfaire en versant dans une chronique célébratoire en serait une plus grande encore.

Cette reconnaissance prestigieuse, fruit d’un travail de longue haleine, met à l’honneur la capitale du Royaume et suscite une fierté légitime. Elle offre aussi, et c’est là l’enjeu, l’occasion rare de replacer la lecture au cœur de l’espace public, à l’heure de l’instantané et des usages numériques dominants.

Une capitale du livre, qu’on se le dise, ne se mesure ni aux affiches ni à la densité des programmes. Elle se juge à ce qui reste une fois les projecteurs éteints.

Les expériences menées ailleurs permettent d’en esquisser la projection.

À Bogotá, l’expérience de la Capitale mondiale du livre en 2007 s’est inscrite dans une transformation profonde engagée quelques années auparavant. Celle qui est surnommée «L’Athènes sud-américaine» a ainsi structuré un vaste réseau de lecture publique, en implantant de grandes bibliothèques dans les quartiers les plus défavorisés, pensées comme de véritables lieux de vie autant que de savoir. Le dispositif, prolongé par un maillage dense de bibliothèques de proximité, a permis de répondre à la contrainte centrale du coût du livre en rendant l’accès gratuit et massif.

L’essentiel s’est également joué dans la manière de déplacer le livre hors de ses espaces traditionnels pour l’intégrer au paysage urbain, des parcs aux arrêts de bus.

Au-delà des événements, il s’agissait d’inscrire le livre dans le quotidien et de proposer, dans un contexte marqué par les inégalités et parfois la violence, d’autres horizons possibles.

Cette politique trace une ligne de partage claire: faire du livre un instrument de transformation sociale, ou se contenter de le mettre en scène dans une effervescence sans lendemain.

Rabat se trouve aujourd’hui à la croisée de ces chemins.

Entre l’ambition affichée et la réalité des usages, l’écart demeure tangible.

Pour beaucoup, la lecture reste d’abord une affaire d’école plutôt qu’une pratique volontaire. Et, pour une partie non négligeable de la population, un apprentissage encore fragile.

D’autant que le prix du livre, souvent équivalent à plusieurs heures de salaire, le fait glisser d’un bien culturel vers un objet de niche.

S’y ajoute une réalité plus structurelle: l’accès aux librairies et aux bibliothèques, quand elles existent, demeure limité dans une large part des territoires.

Dans les grandes villes elles-mêmes, les librairies indépendantes disparaissent lentement du paysage urbain. Beaucoup tiennent désormais davantage du kiosque à journaux ou du commerce scolaire que de véritables espaces dédiés au livre et à la rencontre culturelle.

C’est dans ces réalités que tout se joue. Dans cette conviction que la lecture est une infrastructure sociale, et que le livre ne sert pas à orner des rayonnages, mais à circuler là où il n’est pas encore. D’où la nécessité d’aller vers les publics: bibliothèques mobiles dans les quartiers, actions hors les murs, implication du tissu associatif, partenariats avec les écoles.

À cet égard, une question s’impose d’elle-même: quelle place accorde-t-on à la production livresque nationale dans les programmes scolaires? Sans chauvinisme ni fermeture au monde, tant que les corpus étudiés restent largement déconnectés de l’écosystème éditorial marocain, l’école contribue malgré elle à fragiliser la circulation du livre local, pourtant essentielle à la vitalité culturelle du pays.

Il en va de même de l’ensemble de la chaîne du livre —auteurs, éditeurs, libraires, diffuseurs— dont le soutien devient une condition essentielle, loin de certains mécanismes dominants du secteur ou de diktats quasi monopolistiques de distribution.

Et quitte à prolonger la logique, pourquoi ne pas inclure la mise en valeur des manuscrits et des fonds patrimoniaux, à travers des formats accessibles: documentaires, archives numérisées, visites filmées. Autant de manières de faire circuler autrement la mémoire écrite.

Cette réflexion sur l’accès contemporain au livre ne peut être pleinement comprise sans la replacer dans une histoire plus longue.

On se prend alors à se remémorer les grandes bibliothèques historiques du pays: celle de Smara, fondée par le cheikh saharien Maâ el-Aïnine; celle de Tamegroute, indissociable de la Zaouia Naciria; celle de Sidi Hamza Ayyachi, nichée sur le versant sud du Haut Atlas oriental; ou encore celle de l’imam Abd el-Jabbar al-Figuigui, située au ksar al-Maïz, dans l’oasis de Figuig.

Aujourd’hui, au-delà des manuscrits survivants, au-delà de ceux qui attendent restauration, conservation ou catalogage, que reste-t-il de cet inestimable héritage? Sinon des fragments, et la responsabilité de les rendre à nouveau lisibles.

Le livre, c’est tout cela à la fois: le passé, le présent et un lendemain lisible. Une bibliothèque historique mise à l’honneur. Une salle de lecture de quartier qui ne désemplit jamais. Une librairie qui tient fièrement debout. Un enfant qui tourne les pages, sans consigne, par pur plaisir de lire.

Par Mouna Hachim
Le 25/04/2026 à 11h00