Pedro Sánchez et le Maroc: la fascination secrète

Pedro Sánchez, président du gouvernement d'Espagne. (PHOTO: EFE)

PortraitEnfant, Pedro Sánchez rêvait du Maroc et regardait vers le Sud: vers ce détroit qui sépare et relie, vers cette mémoire espagnole qui s’écrit aussi en arabe, en exils, en retours. Adulte, il se ralliera au «régénérationnisme», un mouvement intellectuel clandestin qui prône le retour de l’islam interrompu en 1492 par la Reconquista. Derrière les gestes diplomatiques du président du gouvernement, le Maroc n’est pas un dossier, mais une clé de lecture historique, identitaire, presque personnelle. Portrait d’un «Moro».

Le 25/04/2026 à 09h35

Pedro Sánchez naquit en 1972 à Madrid, dans le quartier populaire de Tetuán, dont le nom entrouvrait déjà, pour l’enfant, une porte vers l’ailleurs. Les immeubles s’y serrent comme des épaules contre le vent sec du plateau. Dans les rues, on racontait encore, par éclats, l’histoire des troupes espagnoles revenues du Maroc à la fin du 19e siècle, des familles installées dans la capitale avec des valises lourdes de photographies, de tissus, de parfums. Dans l’imaginaire du petit Pedro, Madrid s’interrompait soudain au bord d’un quai sans eau, et au-delà commençait un pays de lumière, fait de remparts et de silhouettes. Avant même d’apprendre l’histoire, il logeait dans une mémoire.

Adolescent, il lançait parfois en riant qu’il était un «Moro» (Maure), comme on se donne une ascendance de roman pour reculer l’ennui du réel; on ne sut jamais très bien s’il recyclait l’ironie du barrio ou s’il éprouvait déjà, du bout des mots, la force des emblèmes. Il avait, en lui, cette intuition que les identités ne sont jamais pures, que les généalogies officielles trichent un peu et que les peuples, comme les hommes, portent des signes qu’ils ne savent pas toujours lire. C’était, au fond, une manière d’avouer qu’une proximité ancienne le travaillait, obscure, souterraine, presque physique avec ce monde maure qui, en Espagne, n’est jamais tout à fait un passé.

Membre d’une loge sans obédience

Cette sensibilité explique la tonalité particulière du cours de son destin. Plus tard, étudiant, il adhéra à un mouvement intellectuel clandestin né au début du 20e siècle: le «régénérationnisme», doctrine qui essaimera en Espagne et au Portugal comme une graine portée par le vent, et dont subsiste, sous des formes discrètes, une manière d’école. Rien d’une chapelle tapageuse, plutôt une société d’idées qui pratique le compagnonnage où l’on se passe, de main en main, une manière de lire le pays.

À l’ombre des partis politiques, cette confrérie sans obédience rassembla des intellectuels, des hauts fonctionnaires, des hommes d’État. On y croisait Felipe González, José Luis Rodriguez Zapatero appelés, chacun à son heure, à tenir la barre de l’Espagne et qui furent, au PSOE, les mentors et les parrains de Pedro Sánchez.

Au cœur de ce courant se niche une idée nette, presque sacrilège, qui fissure le récit national: la Reconquista — cette longue reconquête achevée en 1492 — n’aurait pas refermé une parenthèse étrangère, mais brisé l’élan véritable de l’Espagne. Une trajectoire venue du Maroc médiéval, savante et métisse, où les religions cohabitaient comme des langues dans une même rue, et que l’on a soudain murée.

Dans cette lecture, l’âge maure n’est pas un accident d’Orient égaré en Europe: il est un âge d’or interrompu. On y voit circuler les savoirs, se tresser les croyances, se répondre les alphabets, s’inventer une urbanité d’une fécondité rare. Al‑Andalus devient alors un paradis perdu et une blessure qui ne cicatrise pas. Ce que l’Espagne aurait chassé en chassant les Maures, ce n’est pas seulement un pouvoir: c’est une part d’elle-même, arrachée comme on arrache une page au livre, en laissant la déchirure pour preuve.

La péninsule Ibérique a glissé dans le retraso, (retard, arriération) comme une brume lente descendue sur ses enfants. L’Andalousie, surtout, apparaît comme une terre à qui l’on aurait dérobé sa vitesse: dépeuplée de ses Maures, amputée d’artisans, d’agronomes, de savants, elle a vu se rompre l’élan qui, un temps, la portait plus haut que les régions espagnoles du Nord et que l’Europe elle-même. Pour Pedro Sánchez et les régénérationnistes, la Reconquista et son ardeur guerrière n’ont pas seulement repris des villes: elles ont gelé l’entrée de l’Espagne dans la modernité, et brisé, comme on casse un arc tendu, sa courbe démographique naturelle.

Le président sans Bible ni crucifix

Cette vision du passé, Pedro Sánchez l’a portée au cœur du pouvoir. Depuis la Moncloa, résidence et nerf du gouvernement, il lui a donné une forme, presque une scénographie. Le lieu officiel devient, sous son mandat, davantage qu’un poste de commandement: un théâtre où s’expérimente une certaine idée de l’Espagne. Une Espagne qui, plus que jamais, régularise et accueille l’immigration marocaine; une Espagne qui s’avance vers un avenir pluriel, en desserrant l’étreinte des réflexes catholiques qui, longtemps, ont tenu lieu de boussole et de miroir.

Il s’agit, d’après ses confidences rapportées par la presse, de recoudre symboliquement les «ruptures» de l’histoire par des gestes d’intégration des musulmans longtemps tenus dehors, de régénérer l’Espagne en la remettant dans le sillage de son ancien destin: laisser le métissage refaire son œuvre, rendre aux religions leur circulation brisée, réhabiliter la part maure dont le pays fut amputé.

Il martèle que la nation doit se souvenir: non comme on commémore, mais comme on retrouve. D’où ces signes multipliés en direction de la communauté musulmane; et Madrid, transformée en table de concertation avec l’islam espagnol, au rythme des visites et des accords avec des pays musulmans, comme aucun président avant lui. Il le répète, obstinément, comme une phrase-talisman: «L’Espagne doit se souvenir de son passé maure.»

Le geste le plus frappant fut sans doute celui de son investiture: premier chef du gouvernement espagnol à prêter serment sans Bible ni crucifix. Le moment compta parce qu’il ne tenait pas de la provocation, mais d’un acte fondateur, presque silencieux, posé comme on déplace une pierre d’angle. Sánchez y inscrivait déjà ce qu’il allait tenter: que l’État ne s’adosse à aucune foi, mais ouvre un espace où toutes puissent respirer.

De là sa volonté de retirer la religion catholique des écoles publiques. Dans ce dépouillement, il disait un programme entier. Une Espagne pleinement laïque, oui; mais une laïcité qui ne serait pas un désert. Une laïcité d’hospitalité. Une laïcité de coexistence, non d’effacement.

Zapatero l’orateur, González le Tangérois

Avant Pedro Sánchez, il y eut José Luis Rodriguez Zapatero (2004-2011), l’homme de l’«Alliance des civilisations», convaincu qu’une passerelle résiste mieux qu’un mur, même lorsque les vents s’acharnent. En 2005, il tenta un geste rare: entrer à la Ligue arabe et y prononcer un discours ardent sur la part maure qui sommeille en chaque Espagnol. À Madrid, on l’applaudit autant qu’on le railla. Pour les uns, il rendait au pays une voix plus vraie; pour les autres, il confondait la diplomatie avec la rêverie. Les régénérationnistes, eux, y lurent une évidence: le Sud n’est pas un voisinage, c’est un miroir.

Felipe González, lui, avait le romanesque des grands réalistes: une part de secret dans la démarche, et cette façon de se taire pour laisser la mer parler. Andalou d’origine, il aimait Tanger à titre privé, ses cafés à la lenteur calculée, ses hôtels face à l’Atlantique, notamment le Mirage, près des Grottes d’Hercule. Là, il pouvait rester des heures, un livre d’histoire en main, à fixer le détroit comme on contemple une phrase qu’on n’a pas encore comprise. À ses proches, il glissait parfois: «Je me sens marocain.» Sous son gouvernement (1982-1996), l’Espagne s’ouvrit enfin à sa minorité musulmane; en 1992, à Grenade, des accords d’État reconnurent l’organisation du culte islamique, geste politique autant que geste de mémoire, au moment même où l’on commémorait les cinq cents ans de la Reconquista, et où l’on rouvrait fatalement la plaie de 1492. González fut aussi pionnier dans l’installation d’une immigration marocaine qui, depuis, n’a jamais cessé de tisser ses liens avec les villes espagnoles, maille après maille, comme un fil revenu à sa trame.

Le Maroc comme clé de voûte: l’admiration de Sánchez

Pour comprendre Pedro Sánchez, il faut sans doute revenir à ce point fixe qui a tout déplacé: le Maroc. Non pas le Maroc comme dossier diplomatique, voisin exigeant, partenaire, source d’équilibres et d’intérêts mutuels. Mais le Maroc comme présence intérieure, comme fil intime, comme horizon de sens. Ce pays occupe dans son imaginaire une place singulière, presque initiatique. Il lui offre une autre lecture de l’Espagne, une profondeur de chambre secrète, une origine de traverse. À Tanger, à Marrakech, souvent en famille, il est retourné comme on retourne à une source, sur les traces d’al‑Andalus, non pour y chercher des ruines, mais une continuité: la preuve que l’histoire n’est jamais droite, et qu’entre deux rives, parfois, une mémoire suffit à faire pont.

Chez lui, l’admiration des Marocains ne relève pas d’une sentimentalité vague. Elle s’inscrit dans une vision plus ample de la société espagnole. Il voit dans les Marocains non une présence qu’on tolère à contre-cœur, mais une part légitime du visage du pays, à reconnaître pleinement, à protéger, à accueillir dans la vie commune.

Au fond, la question déborde le migratoire, le culturel, le religieux. Elle touche à la définition même de la nation: à ce qu’elle choisit d’inclure dans son récit, et à ce qu’elle décide, enfin, de cesser d’appeler étranger.

C’est pourquoi cette fascination éclaire toute la trajectoire. Le quartier de Tetuán, les cartes de l’enfance, la filiation régénérationniste, la lecture à rebours de la Reconquista, la nostalgie d’al‑Andalus, les gestes laïques de la Moncloa, l’attention au dialogue avec l’islam espagnol: tout converge, tout insiste, comme une même phrase reprise jusqu’à devenir évidence.

L’Espagne, dans cette vision, ne se comprend ni contre le Maroc, ni loin de lui. Elle se comprend aussi par lui — à travers lui — comme on lit, dans l’autre rive, le verso de sa propre histoire. Le Maroc est moins un ailleurs qu’un envers où l’Espagne aperçoit ce qu’elle a perdu, ce qu’elle redoute, mais aussi ce qu’elle pourrait redevenir: un pays plus sûr de son avenir parce que moins crispé sur une seule origine. Le Maroc permet de relire l’histoire espagnole comme un récit inachevé, d’en déplacer les héros, d’en rouvrir les portes closes. Au fond, ce que poursuit cet homme, derrière les compromis du pouvoir et les calculs de la politique, c’est une réconciliation entre l’Espagne et son passé. Et le Royaume du Maroc en est la pièce manquante.

Par Karim Serraj
Le 25/04/2026 à 09h35