À Marrakech, un groupe de juifs orthodoxes s’est arrêté devant les remparts de la ville pour accomplir sa prière du soir. Situation a priori banale, sauf que là… Des passants les ont filmés, les images ont circulé, et il n’en a pas fallu plus pour embraser les réseaux sociaux marocains.
Les indignés, qui sont nombreux et surtout bruyants, ont parlé de provocation. Quelle provocation? Les prieurs n’ont pas perturbé l’ordre public. Ils n’ont violé aucune loi. D’accord, le mur de Bab Doukkala ressemble de loin au mur des lamentations. Et alors?
Et alors il y a le contexte. Avec une actualité politique très chargée (la situation à Gaza, la guerre en Iran), avec aussi un background local assez électrique (à l’approche des élections, de plus en plus de voix s’élèvent contre la normalisation), nous sommes littéralement face à une cocotte-minute, une petite bombe prête à exploser.
Il y a quelques mois déjà, à Essaouira, la présence d’invités juifs, pourtant venus célébrer la paix, avait donné lieu à plusieurs sit-in de protestation. J’ai assisté à ces manifestations. J’ai vu des gens en colère qui ne savaient pas comment venir en aide aux Palestiniens, et cette colère sincère a été simplement reportée sur des juifs, pour la plupart d’origine marocaine, venus défendre la cause de la paix. C’est une situation lose-lose, où il n’y a que des perdants.
«Ils ont agi avec la force et la conviction, avec la naïveté aussi, voire la bêtise pure et dure de ceux qui se croient investis d’une mission supérieure, répondant à un ordre et un appel divins»
— Karim Boukhari
Cette fois, à «Kech», la joyeuse Kech, la colère est allée plus loin, plus haut. Elle a pris une forme encore plus inquiétante. À côté du désormais classique et prévisible sit-in de protestation, nous avons assisté à un phénomène qui a été peu relayé par les médias, pour ne pas dire qu’il a été passé sous silence: un groupe de jeunes gens de la médina ont investi le rempart de Bab Doukkala munis… de grands seaux d’eau, de savon et de matériel de désinfection.
Ils se sont portés volontaires pour nettoyer et désinfecter les pierres et le mur du célèbre rempart, là où les visiteurs juifs avaient prié. Ils ont agi avec la force et la conviction, avec la naïveté aussi, voire la bêtise pure et dure de ceux qui se croient investis d’une mission supérieure, répondant à un ordre et un appel divins.
Des images et des vidéos circulent, abondamment commentées. Les internautes saluent le «beau geste» de ces jeunes volontaires. On les félicite parce qu’ils ont lavé et évacué le «najass», un terme coranique assez terrible désignant les «mouchrikines», les polythéistes et associateurs, forgé au plus fort des guerres confessionnelles de l’ère prophétique, dans un contexte qui n’a strictement rien à voir avec le Maroc d’aujourd’hui.
Nous ne sommes plus au temps des guerres de religions, ni de ces anathèmes d’un autre âge. Mais le fait est là: sans doute harangués par quelques radicaux habiles, croyant ainsi défendre la cause de la Palestine, ces jeunes gens ont exécuté ce qu’il faut appeler sans détour: un acte antisémite. Fièrement. Bénévolement. Et dans une allégresse collective qui fait froid dans le dos.
La violence de cet acte est dans sa logique: désinfecter des pierres souillées par la simple présence de l’autre. Une violence symbolique absolue, d’autant plus dangereuse qu’elle s’habille en civisme et en foi.
Mais non, mes amis, vous ne rendez pas justice à la Palestine!




