Tribune. Du concours Tanger Med au Théâtre Royal de Rabat: naissance d’un geste marocain du XXIème siècle

Le théâtre royal de Rabat.. AFP or licensors

TribuneÀ Rabat, le Théâtre Royal attire déjà les regards et suscite des attentes. Son architecture en fait un repère immédiat dans la ville. Dans cette tribune, Mohamed Métalsi, ancien directeur des affaires culturelles de l’Institut du monde arabe à Paris, restitue l’histoire et les choix qui ont conduit à sa réalisation.

Le 25/04/2026 à 08h00

Il existe des instants où un pays se transforme sans éclat, sans proclamation, presque en silence, par la seule force d’une vision. Des instants où une décision technique, en apparence limitée à un domaine précis, ouvre en réalité un horizon social, économique et culturel. Le concours international de Tanger Med fut l’un de ces instants fondateurs: un moment où le Maroc comprit que l’architecture n’est pas seulement une affaire de formes, mais un langage politique, un instrument de projection, un acte de souveraineté.

Les responsables du projet, Saïd El Hadi et feu Michel Titecat, m’avaient sollicité pour une double mission: identifier des agences internationales capables d’imaginer le design complet du futur complexe portuaire, et constituer un jury de haut niveau pour choisir le lauréat. Cette demande s’inscrivait dans une dynamique nationale portée par Sa Majesté le roi Mohammed VI, qui voyait dans Tanger Med bien plus qu’un port: un levier de transformation territoriale, un moteur économique, un symbole d’ouverture, un geste stratégique inscrit dans la longue durée.

C’est dans ce cadre que furent conviées quatre figures majeures de l’architecture mondiale: Rem Koolhaas, Zaha Hadid, Jean Nouvel et Ricardo Bofill. Quatre écritures, quatre philosophies, quatre manières de penser l’espace et le monde. Leur présence témoignait d’une ambition rare: faire dialoguer le Maroc avec les avant-gardes internationales, non pas en imitateur, mais en interlocuteur. Le jury international que j’avais constitué fut présidé par le Conseiller de Sa Majesté le Roi, feu Abdelaziz Meziane Belfqih, dont j’étais le vice-président. Ce fut un moment d’une intensité particulière: la rencontre entre l’audace créative des plus grands architectes de notre époque et la vision royale d’un Maroc qui se réinvente. Dans ces échanges, dans ces débats, dans ces visions qui se confrontaient, se dessinait déjà une manière nouvelle de concevoir le territoire: non plus comme un simple support d’infrastructures, mais comme un espace de projection culturelle et symbolique.

Zaha Hadid, prix Pritzker, avait présenté un projet d’une puissance formelle exceptionnelle. Une architecture fluide, presque liquide, qui semblait vouloir redessiner le paysage lui-même. Mais sa proposition, aussi fascinante soit-elle, souffrait d’une complexité structurelle et d’un budget mal calibré. Elle ne remporta pas le concours. Pourtant, quelque chose dans cette proposition – sa liberté, sa manière de plier l’espace, de faire vibrer la matière – appelait un autre destin.

J’ai alors proposé au Conseiller de Sa Majesté de lui offrir une autre scène, un autre horizon: la possibilité de créer un monument postmoderne dans une grande ville marocaine, un lieu où son langage pourrait se déployer sans contrainte. Quelques mois plus tard, cette intuition prit forme. Et cette forme, aujourd’hui, s’appelle le Théâtre Royal de Rabat. Ce déplacement, de Tanger à Rabat, n’était pas un simple transfert de projet: c’était la reconnaissance qu’une idée architecturale peut trouver sa vérité ailleurs, dans un autre contexte, dans un autre récit.

Le Théâtre Royal n’est pas un bâtiment isolé. Il est l’un des piliers d’une vision plus vaste: celle de Sa Majesté le roi Mohammed VI, qui a fait de la culture un axe stratégique du développement national. Cette vision n’est pas décorative: elle est structurante. Elle affirme que la modernité marocaine ne se construit pas seulement par les infrastructures, mais par les symboles, les lieux de sens, les espaces où une nation se raconte et se projette. Dans cette perspective, le Théâtre Royal n’est pas un équipement culturel parmi d’autres: il est un marqueur civilisationnel, un geste qui dit au monde que le Maroc du XXIème siècle assume l’ambition, la création, la contemporanéité. Il s’inscrit dans un ensemble plus large, celui du Bouregreg, où se dressent désormais la Tour Mohammed VI, la plus haute d’Afrique, et d’autres projets qui redessinent la silhouette de la capitale.

Le théâtre dialogue avec ces formes nouvelles, avec la Tour Hassan, avec la Kasbah des Oudayas, avec le fleuve et la lumière. Il est un point d’équilibre entre héritage et futur, un lieu où la mémoire et l’innovation cessent d’être opposées pour devenir complémentaires.

L’architecture de Zaha Hadid ne se contente pas d’occuper un site: elle le prolonge, elle le révèle, elle le transforme. Le Théâtre Royal semble émerger du sol comme une matière en mouvement, une onde figée dans son élan. Les courbes tendues, les lignes qui se déploient comme des forces, les volumes qui se croisent sans jamais se heurter composent un paysage intérieur où l’espace devient une expérience. À l’intérieur, les espaces sont conçus comme des trajectoires. Le grand auditorium – 1.800 places – est pensé pour accueillir l’opéra, la musique symphonique, les grandes formes chorégraphiques.

Le théâtre intime ouvre la voie aux écritures contemporaines, aux formes hybrides, aux expérimentations. L’amphithéâtre extérieur – 7.000 places – inscrit le bâtiment dans la ville, dans le ciel, dans la respiration collective. Tout, dans ce projet, dit: le Maroc assume la modernité comme une forme d’expression culturelle. Et tout, dans cette architecture, appelle un projet artistique à la hauteur de son ambition formelle.

Mais un théâtre n’existe pas par ses murs. Il existe par la manière dont il transforme une société. Les grandes institutions culturelles du monde ne sont pas devenues emblématiques parce qu’elles accueillaient des spectacles, mais parce qu’elles ont changé la manière dont leurs villes se pensent elles-mêmes. Le cas le plus célèbre est celui du Guggenheim de Bilbao, dont la force ne tient pas seulement à son architecture spectaculaire, mais à la multiplicité de ses fonctions. Conçu par Frank Gehry, le musée a d’abord rempli sa mission muséale en devenant un lieu d’art contemporain de rang mondial. Mais il a surtout assumé des fonctions plus profondes: une fonction urbaine, en transformant un front industriel dégradé en un espace public ouvert et fluide; une fonction économique, en générant un impact massif sur l’emploi, le tourisme, l’investissement et l’image de la ville; une fonction symbolique, en offrant à Bilbao un récit nouveau, une fierté retrouvée, une identité contemporaine; et une fonction culturelle, en faisant de la ville un centre de création et de diffusion reconnu dans le monde entier. Le Guggenheim n’a pas seulement accueilli des expositions: il a modifié la manière dont une ville se regarde, dont elle se raconte, dont elle se projette.

C’est précisément pour cette raison que la comparaison avec le Théâtre Royal de Rabat est pertinente. Non parce qu’un musée et un théâtre seraient équivalents, mais parce qu’ils partagent la même capacité à dépasser leur fonction première. Le Guggenheim n’a pas transformé Bilbao parce qu’il était un musée, mais parce qu’il était un geste culturel total, capable d’agir simultanément sur l’urbanisme, l’économie, l’image internationale et l’imaginaire collectif. De la même manière, le Théâtre Royal de Rabat n’est pas appelé à transformer le Maroc parce qu’il est un théâtre, mais parce qu’il peut devenir un instrument de projection nationale, un lieu où se fabrique une nouvelle manière d’être au monde, un espace où la culture devient un moteur de transformation sociale, économique et symbolique.

Le parallèle n’est donc pas fonctionnel, mais stratégique. Le Guggenheim a montré qu’un bâtiment culturel peut changer le destin d’une ville. Le Théâtre Royal de Rabat peut montrer qu’un bâtiment culturel peut changer la manière dont un pays se pense, se raconte et se projette dans le XXIème siècle. Il peut devenir un foyer d’échanges, un lieu de circulation des idées, un espace où se tissent des liens entre disciplines, générations et horizons.

Le spectacle inaugural, riche et volontairement éclectique, a montré la vitalité de quelques expressions musicales marocaines, mais il ne permet pas encore de discerner l’orientation future du Théâtre Royal. Aucune spécialisation n’a été annoncée — ni vers l’opéra, ni vers la danse, ni vers le théâtre, ni vers les musiques du monde, ni vers les créations contemporaines, ni même vers l’ambition d’embrasser tout cela simultanément.

L’inauguration célèbre un lieu; elle ne dit pas encore ce que sera son projet. Elle aurait gagné à s’accompagner d’un premier geste programmatique, même esquissé: une saison annoncée, quelques orientations artistiques, des collaborations en devenir, une articulation pensée avec les autres institutions culturelles du pays et, peut-être, avec quelques scènes internationales capables d’offrir au théâtre un premier réseau de circulation et de visibilité. Non pour enfermer le lieu dans un cadre rigide, mais pour offrir dès le départ un horizon, une respiration, une promesse de vie. L’architecture est splendide; il reste maintenant à imaginer comment ce théâtre sera habité, animé, traversé, et comment son projet culturel pourra lui donner son rythme propre.

On sait pourtant que la création contemporaine marocaine, dans sa dimension la plus exigeante, peine à trouver des espaces où se déployer. Les compositeurs qui ont porté haut la modernité musicale du pays, à l’image d’Ahmed Essyad, ont souvent dû chercher en Europe les conditions nécessaires à la création, à la commande d’œuvres, à la production d’opéras, de pièces pour ensemble, de musique de chambre ou de formes hybrides. Non par manque de talent ou d’audace, mais faute de lieux capables d’accompagner ces écritures, de leur offrir un cadre, un temps, une scène. Le Théâtre Royal de Rabat pourrait devenir cet espace attendu depuis des décennies : un lieu où la création contemporaine marocaine trouve enfin un ancrage, une continuité, une reconnaissance institutionnelle à la hauteur de son histoire et de son potentiel.

Le Théâtre Royal de Rabat n’est pas seulement un monument. Il est la matérialisation d’un geste politique et culturel remarquable: celui d’un Maroc qui refuse la modestie esthétique, qui assume l’ambition, qui inscrit son identité dans la modernité mondiale sans renier ses racines. Il est aussi le signe d’une continuité: ce que j’avais vécu lors du concours de Tanger Med – la rencontre entre l’audace architecturale et la vision royale – s’est incarné dans cette architecture qui, aujourd’hui, appartient à tous. Dans un monde où les nations se racontent par leurs lieux symboliques, ce théâtre dit quelque chose d’essentiel: que le Maroc ne se contente plus d’être un carrefour, mais qu’il devient un acteur culturel majeur, un pays qui crée, qui accueille, qui rayonne. Il témoigne d’une confiance nouvelle: celle d’un pays qui ne craint plus de se mesurer aux grandes scènes du monde.

Un théâtre est un lieu où l’on apprend à regarder, à écouter, à se tenir ensemble, à devenir plus vaste que soi. Le Théâtre Royal de Rabat, par sa forme, par son site, par son ambition, porte une promesse: celle d’un pays qui se pense dans la durée, qui se projette dans l’avenir, qui comprend que la culture n’est pas un luxe mais une architecture intérieure. Ce monument n’est pas seulement un hommage à Zaha Hadid. Il est un hommage à ce que le Maroc peut devenir lorsqu’il ose. Il est une invitation à imaginer, à créer, à rêver, à inscrire la culture au cœur de la vie collective. Il est, enfin, un appel à donner à ce geste architectural la profondeur artistique qu’il mérite, afin que la forme trouve son souffle, et que le Maroc trouve, dans ce lieu, un espace où se réinventer.

Par Mohamed Métalsi
Le 25/04/2026 à 08h00