Maboul? Commençons par une définition. Selon le dictionnaire, le mot appartient au registre familier. Souvent teinté d’ironie, il signifie fou, cinglé… Autrement dit: si l’on suit la formule présidentielle, tous ceux qui souhaitent engager un rapport de force avec Alger seraient, peu ou prou, atteints de dérèglement mental... Parle-t-on d’une poignée de dérangés, ou les Français vivent-ils chez les fous?
Car si compter les mabouls revient à lire les sondages, force est de constater qu’ils sont nombreux. Majoritaires même. Les enquêtes d’opinion les plus récentes montrent une nette demande de fermeté sur les questions migratoires, sur l’exécution des OQTF, sur la politique des visas, sur la révision des accords bilatéraux de 1968 et de leurs avenants; voire assument un bras de fer avec l’Algérie.
En mars 2025, un sondage Odoxa comptait 67% des Français favorables à la stratégie du ministre Retailleau visant à engager un rapport de force avec le pouvoir algérien, contre 15% seulement lui donnant tort. Cette ligne dépassait, de fait, les clivages partisans: 76% des sympathisants macronistes, 83% des LR et 87% des RN, mais aussi 63% des sympathisants PS et 58% des écologistes la soutenaient.
Les trois-quarts des Français jugeaient également «juste» sa stratégie de «riposte graduée», notamment l’imposition d’un visa aux Algériens disposant d’un passeport diplomatique. Quant aux Accords de 1968, ils étaient plus de 8 sur 10 à souhaiter leur révision ou leur suppression. En octobre 2025, une autre consultation indiquait encore 74% de Français favorables à une suppression pure et simple des Accords.
Sur fond de faits divers dramatiques impliquant des Algériens sous obligation de quitter le territoire, du refus d’Alger de récupérer ses ressortissants expulsés par Paris– dont quelques influenceurs prêchant leur haine de la France, de la détention arbitraire de deux compatriotes–l’un écrivain, l’autre journaliste sportif– et d’opérateurs économiques malmenés, ces chiffres ne sont pas le symptôme d’une pathologie mais, bien plutôt la réaction de citoyens sains d’esprit, dotés d’un réflexe politique élémentaire… Jusqu’à voter pour un maboul?
«C’est fou comme ceux qui plaident pour une «relation apaisée» avec Alger ramènent sans cesse le tête-à-tête franco-algérien à son passé colonial»
— Florence Kuntz
À douze mois des élections présidentielles, si tous les candidats partisans d’une ligne ferme envers Alger sont mabouls, alors le paysage politique français pourrait bien ressembler à un vaste asile électoral. C’est Édouard Philippe, qui estime que la France a un problème de puissance, et qu’«il faut qu’on fasse marcher le rapport de force». C’est Gabriel Attal, pour qui «face au régime d’Alger, la France doit poser des limites et assumer le rapport de force», avant d’ajouter, en janvier 2025: «La France, on ne l’intimide pas. On la respecte et on ne la provoque pas sans conséquence». C’est Bruno Retailleau qui a fait de cette ligne un axe central de son passage à Beauvau, et compte bien capitaliser sur cet héritage jusqu’en mai 2027.
Quant au Rassemblement national, parti donné en tête dans tous les sondages de premier tour, il va encore plus loin: suspension des aides et subventions, restriction des transferts financiers vers l’Algérie, remise à plat globale de la relation.
Le maboulisme est-il de droite? Beaucoup voudraient l’y enfermer et c’est vrai que ce camp en fournit les plus bruyants porte-voix, quand la gauche républicaine produit plutôt des silences embarrassés. D’ailleurs, le débat sur les laissez-passer consulaires ou les visas n’y est plus totalement tabou. Manuel Valls a aussi réclamé la révision des Accords de 1968. Et Bernard Cazeneuve, membre du comité de soutien de Boualem Sansal, s’est distingué, à sa manière, en tentant de mobiliser sa famille politique autour de la défense du romancier: «Il n’y a pas de réserves légitimes ni audibles au devoir moral de dénoncer l’inacceptable.»
Mabouls, donc. Pas fadas, pas jobastres, pas timbrés– rien de cette gouaille méridionale dont le Président aurait pu jouer pour faire peuple. «Maboul» n’est pas neutre. Venu de l’arabe dialectal, popularisé par l’argot colonial, puis entré dans la langue française par l’armée, la rue et les arts– du titre d’un roman du début du XXème siècle au héros d’un film de Georges Méliès. Son usage par le président de la République n’est pas anodin. Pas plus que la réaction, depuis Alger, de l’ineffable Ségolène Royal accusant l’ancien ministre Retailleau de vouloir «grappiller les voix des nostalgiques de l’Algérie française». C’est fou comme ceux qui plaident pour une «relation apaisée» avec Alger ramènent sans cesse le tête-à-tête franco-algérien à son passé colonial.




