La tomate à toutes les sauces

Florence Kuntz.

Florence Kuntz.

ChroniqueIl y a la tomate que l’on voit– fraîche, rouge, calibrée, saisonnière– devenue la star des tensions politiques entre le Maroc et le Parlement européen. Et puis il y a l’autre, celle qui se dissout dans les sauces, les purées, les recettes industrielles: un concentré de mondialisation. Et celle-là échappe trop souvent au débat public.

Le 25/04/2026 à 10h00

Qu’on ne s’y trompe pas. Le véritable business n’est pas celui de la tomate fraîche, mais bien celui des millions de tonnes transformées en concentré, en purée ou en base pour sauces variées. Un marché estimé à 5,6 milliards de dollars en 2023, qui pourrait dépasser 7,8 milliards de dollars d’ici 2030.

Sur ce segment, la compétition est globale. Trois puissances dominent la production: la Chine, l’Italie puis les États-Unis, cumulant plus de 65% de parts de marché. Pékin, à lui seul, pèse plus d’un tiers des exportations mondiales. L’Italie s’est imposée comme le grand transformateur pour le marché européen, qu’elle partage avec l’Espagne; toutes deux se distinguent de leurs concurrents par un positionnement de qualité supérieure.

Mais le paysage évolue rapidement. La Turquie et l’Égypte progressent sur les deux marchés– tomates fraîches et transformées– portées par des coûts de production très bas, des normes sociales et environnementales plus souples et une stratégie d’export agressive. Leur montée en puissance est particulièrement visible en Europe de l’Est, où le prix l’emporte souvent sur le label. La Turquie, quatrième fournisseur mondial, y déploie une gamme diversifiée de produits à base de concentré de tomates, tout en accentuant considérablement sa présence sur le marché du frais. Les tomates cerises égyptiennes, compétitives et à la saisonnalité adaptée, s’y imposent également. Tandis que sur le segment transformé, l’Égypte– historiquement tournée vers l’Afrique et le Moyen-Orient– accélère son mouvement vers l’Union européenne et inquiète. Au second semestre 2025, les importations de produits à base de tomate en provenance d’Égypte vers l’UE ont augmenté de 85,77%, selon l’eurodéputé italien Aldo Patriciello, qui a récemment interpellé la Commission européenne sur une concurrence jugée déloyale.

«Mais le problème est d’abord politique. Et la réponse du Commissaire Várhelyi au député Patriciello en montre les limites: rappel des normes, des contrôles officiels effectués par les États membres»

—  Florence Kuntz

On connaît les arguments des producteurs européens pour tenter d’endiguer la pression concurrentielle des pays tiers: normes sanitaires, environnementales et sociales… Mais concentrée, la tomate aggrave son cas. Transformée, mélangée, reconditionnée– elle traverse finalement les frontières pour être «européanisée» dans les circuits industriels.

La réglementation européenne impose une traçabilité dite «un pas en arrière, un pas en avant». Une exigence a minima, qui permet de savoir d’où vient un lot et à qui il est vendu– suffisante pour les industriels, mais certainement pas pour les consommateurs. Résultat: une sauce tomate vendue dans un supermarché européen peut contenir un mélange de concentrés venus de plusieurs continents, sans que l’étiquetage ne précise autre chose que «origine UE et non UE».

Le client ne sait rien, ni des normes sanitaires, ni des conditions sociales de production. Une enquête de la BBC dénonçait il y a quelques mois plusieurs marques de concentré et de purées de tomates vendues dans des supermarchés britanniques et allemands, contenant des tomates cultivées et récoltées par des travailleurs forcés du Xinjiang. Transportées par train jusqu’au Caucase, puis par la mer vers Salerne pour être transformées en Campanie: écœurante cucina autentica…

Les réponses européennes? Des initiatives existent, portées par des producteurs et industriels vertueux de la filière, à l’image du programme Tomato Sauce destiné à valoriser les bonnes pratiques environnementales et sociales et rassurer les consommateurs européens. Mais le problème est d’abord politique. Et la réponse du commissaire Várhelyi au député Patriciello en montre les limites: rappel des normes et des contrôles officiels effectués par les États membres.

«Lorsque des denrées alimentaires d’origine non animale provenant de pays tiers présentent un risque de contamination, la Commission peut prendre des mesures en vertu du règlement d’exécution (UE) 2019/1793. Ces mesures peuvent inclure des contrôles aux postes frontières à une fréquence harmonisée, ou des exigences de certification/d’analyse plus strictes. Mais les tomates et les produits à base de tomates en provenance d’Égypte ne sont actuellement pas soumis à de telles mesures». Rien sur le renforcement des règles de traçabilité et d’étiquetage des produits transformés, seulement une vague promesse, dans le cadre de la «Vision pour l’agriculture et l’alimentation», de renforcer l’harmonisation des normes de production appliquées aux produits importés.

La tomate industrielle est le symbole– trop discret– d’une contradiction européenne: une Europe exigeante pour ses producteurs, mais qui laisse, dans le même temps, entrer sur le marché communautaire des produits transformés dont elle ne maîtrise ni l’origine, ni les conditions de production.

Par Florence Kuntz
Le 25/04/2026 à 10h00