Accord UE–Israël: une arme pour la paix?

Florence Kuntz.

Florence Kuntz.

ChroniqueLa pression monte à Bruxelles. D’un Conseil «Affaires étrangères» à l’autre, les États membres se rapprochent d’un accord contre… l’Accord. Sanctions contre des colons israéliens violents, mesures ciblées contre certains ministres, restrictions commerciales: ce qui relevait encore hier du tabou diplomatique devient progressivement un instrument de pression politique. L’accord d’association UE–Israël pourrait ainsi se transformer en arme par destination, au service de la paix.

Le 09/05/2026 à 10h18

Depuis le 7 octobre 2023, le Moyen-Orient s’enfonce dans une guerre sans horizon. Massacre des festivaliers de Supernova par le Hamas, catastrophe humanitaire à Gaza et un processus de paix au point mort. En Cisjordanie, la violence des colons progresse à mesure que s’étendent les implantations. Au Liban, les frappes israéliennes ont rasé des villages entiers, provoquant le déplacement de plus d’un million de personnes, au nom de la création d’une «ligne de défense avancée», cet autre nom du territoire occupé. Fidèle à sa doctrine d’une solution à deux États, vivant en paix et en sécurité, l’Europe cherche sa place. Sans poids militaire, évidemment; mais la paix ne se construit pas avec les instruments de la guerre. Sans poids diplomatique non plus; mais quelle diplomatie émerge dans la région? Comme le résume Elie Barnavi, «le gouvernement israélien n’a pas de diplomatie. Son seul mantra est l’insulte et le coup de poing».

Reste que l’Union européenne dispose d’un autre levier: l’économie. Premiers contributeurs financiers des Palestiniens, premiers bailleurs du Liban, les Européens sont aussi les premiers partenaires commerciaux d’Israël. Et ils disposent d’un instrument singulier: l’accord d’association UE-Israël.

Entré en vigueur en 2000, cet accord n’est pas un simple traité commercial. Il constitue le cadre juridique et politique de la relation euro-israélienne. Au cœur du débat: son article 2. Comme dans tous les accords bilatéraux européens, le respect des droits de l’Homme et des principes démocratiques y est présenté comme un «élément essentiel» du partenariat. En théorie, des violations graves peuvent conduire à des mesures de suspension. En pratique, l’Union use de cette option avec une extrême prudence. Les sanctions restent toujours suspendues à une décision politique des États membres: à l’unanimité pour une suspension globale des relations; à la majorité qualifiée lorsque ne sont visées que des mesures commerciales.

Durant les premiers mois, seuls quelques États membres ont porté la bataille sur le terrain de l’Accord d’association: l’Espagne, l’Irlande, la Belgique, la Slovénie. Après plus de dix-huit mois de bombardements de Gaza, et un rapport du Service européen pour l’action extérieure concluant à de possibles violations de l’article 2, la Commission européenne a proposé des sanctions ciblées contre des ministres israéliens et des colons extrémistes, ainsi qu’une suspension partielle des préférences commerciales accordées à Israël. Sans emporter l’adhésion d’une majorité d’États.

«Gardien de la formule de la Chancelière Merkel– «la sécurité d’Israël fait partie de la raison d’État allemande», Berlin demeure le verrou central de toute évolution européenne majeure»

—  Florence Kuntz

Le printemps 2026 marque peut-être un tournant. Plus de 350 anciens ministres, ambassadeurs et hauts responsables européens– parmi lesquels l’ancien Haut représentant de l’Union pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell– ont demandé la suspension de l’accord. Une initiative citoyenne européenne a dépassé le million de signatures dans au moins sept États membres– avec un trio de tête de signataires français, italiens et espagnols– obligeant désormais la Commission à examiner officiellement une demande de suspension totale.

Surtout, plusieurs évolutions politiques bouleversent le rapport de forces au sein des 27. La chute de Viktor Orban prive Israël d’un allié systématique. L’Italie a commencé à infléchir sa ligne après les frappes sur le Liban et les tensions avec la FINUL, jusqu’à geler le renouvellement automatique de l’accord de coopération militaire italo-israélien. Les frappes israéliennes sur Beyrouth et le Sud Liban, jugées «disproportionnées» par Paris, ont également contribué à durcir la position française. Enfin, le vote de la Knesset, instituant une peine de mort pour certains actes qualifiés de terroristes, a provoqué un choc dans une Europe qui a fait de l’abolition de la peine capitale un marqueur des valeurs de l’Union.

À Bruxelles, on s’inquiète aussi que de plus en plus d’États membres prennent des mesures unilatérales contre Israël et on pousse vers une communautarisation des réponses. Les propositions qui circulent deviennent plus ciblées: sanctions simultanées contre des colons violents et le Hamas, sanctuarisation des financements à destination du mémorial de Yad Vashem et de la société civile israélienne. Une initiative– portée par la Suède et la France– visant à mettre fin au commerce de produits issus des colonies de Cisjordanie progresse parmi les États membres.

Reste une réalité arithmétique. L’avenir de la relation euro-israélienne se joue à la majorité qualifiée, soit quinze États représentant 65% de la population européenne. Autrement dit, tout ramène à l’Allemagne. Son poids démographique compte (près de 20% de la population de l’UE); mais son poids moral plus encore lorsqu’il s’agit d’Israël. Gardien de la formule de la Chancelière Merkel– «la sécurité d’Israël fait partie de la raison d’État allemande», Berlin demeure le verrou central de toute évolution européenne majeure– et peut-être aussi une clé pour sortir Israël de l’impasse politique et morale dans laquelle le gouvernement de Benjamin Netanyahu l’a enfermé.

Par Florence Kuntz
Le 09/05/2026 à 10h18