Régime Tayyibat: «Un impact minime» sur les marchés, un grand danger pour la santé

Des œufs. (Photo d'illustration)

Son créateur est mort d’un arrêt cardiaque à 47 ans. Son protocole, lui, continue de faire des adeptes. Le régime Tayyibat, qui proscrit le poulet, les œufs et les légumes crus, est accusé d’avoir provoqué des décès en Égypte. Au Maroc, les producteurs, eux, relativisent son impact sur leurs marchés. Mais, les médecins ne minimisent rien.

Le 22/05/2026 à 15h00

Des prix de volaille en baisse, une surproduction d’œufs record... Depuis plusieurs semaines, le régime dit «Tayyibat» alimente les conversations au Maroc. Ce protocole alimentaire, popularisé par Diaa Al-Awadi, un médecin égyptien aujourd’hui décédé, prescrit d’éliminer le poulet, les œufs, les légumes crus et les produits laitiers au profit du riz, des dattes, du miel et de la viande rouge. Son impact sur les marchés reste pourtant modeste. Ce sont ses effets sur la santé publique qui alarment.

Les prix du poulet ont effectivement chuté ces dernières semaines. Un kilo sortie ferme se vendait à 8 dirhams il y a deux jours, avant de remonter à 10 dirhams. Moustapha Mountassir, président de l’Association nationale des producteurs des viandes de volailles, démonte le lien de causalité avec le régime Tayyibat.

«La production a augmenté de 25% cette année. L’offre était égale à la demande, mais depuis mai, avec l’approche de l’Aïd, la consommation du poulet a baissé. L’offre est devenue supérieure à la demande, il fallait liquider les stocks, d’où la baisse des prix. C’est toujours la même chose chaque année avant l’Aïd», confirme-t-il.

Le marché s’est d’ailleurs rapidement rééquilibré. «Les prix ont rebondi dès le versement des salaires, la consommation repartant dans la foulée», précise Moustapha Mountassir. Le régime Tayyibat? «Il y a certes un petit impact, de 5 à 10%. Mais, ceci n’explique pas la chute des prix constatée

Même constat du côté des œufs. «Un œuf sortie ferme se vend aujourd’hui à 0,47 dirham l’unité. Il s’agit d’une surproduction structurelle, sans rapport avec les pratiques alimentaires d’une fraction de la population», tranche notre interlocuteur.

Selon Khalid Zaim, président de l’Association nationale des producteurs d’œufs, la production locale dépasse désormais les niveaux d’avant 2022. En 2025, indique-t-il, la filière a atteint une production de 7 milliards d’œufs, un record qui traduit une sortie progressive de «l’entonnoir» provoqué par la pandémie de Covid-19 puis la guerre en Ukraine.

Mais cette abondance a un revers. «Aujourd’hui, le prix de vente pourrait passer en dessous du coût de production réel, ce qui générerait des pertes pour les éleveurs», alerte le responsable. Ces pertes, ajoute-t-il, pourraient se traduire à l’avenir par une baisse de la production, synonyme de retour de la cherté.

Au marché des légumes, les prix obéissent aux mêmes règles. L’offre et la demande dictent les cours, comme à l’accoutumée à l’approche de l’Aïd, fait savoir Hakim Dahhou, commerçant à Casablanca.

Un protocole qui contredit la science

Tayeb Hamdi, médecin et chercheur en politiques et systèmes de santé, ne minimise pas le danger de ce régime. Le protocole Tayyibat est selon lui «un système de désinformation lucrative et idéologique qui instrumentalise le langage médical pour imposer des pratiques nutritionnelles contredisant les consensus scientifiques les plus solides, avec des conséquences documentées sur des patients vulnérables».

Son créateur, Diaa Al-Awadi, était un médecin égyptien et consultant en nutrition thérapeutique. Il est décédé le 19 avril 2026 à Dubaï d’un arrêt cardiaque soudain, à l’âge de 47 ans. Un détail que Tayeb Hamdi juge «médicalement significatif, au regard de la promotion sans limite de graisses saturées que prônait le protocole».

Sur le fond, les griefs sont nombreux. Exclure les légumineuses, les légumes crus et les céréales complètes prive le microbiote intestinal de ses substrats essentiels, avec à la clé un risque accru d’inflammation chronique et de cancer colorectal. De plus, recommander de manger à satiété sans compter les calories va à l’encontre de tout consensus nutritionnel. Parallèlement, conseiller de ne boire que lorsqu’on a soif expose les personnes âgées et les nourrissons à des risques graves de déshydratation.

Mais Diaa Al-Awadi ne manquait pas d’ambition. Dans des vidéos largement diffusées, il soutenait que le tabac n’est pas nocif, que l’insuline est une fraude et que le sucre n’est pas dangereux. «Des mères d’enfants diabétiques avaient décidé d’arrêter les traitements à l’insuline de leurs enfants pour suivre son régime, convaincues qu’il guérit définitivement le diabète», rapporte Tayeb Hamdi.

Interrogé par le syndicat des médecins égyptiens sur les bases scientifiques de ses affirmations, Diaa Al-Awadi avait résumé sa réponse à une phrase: «Dans l’avenir, ces règles seront démontrées.» Cependant, aucune étude clinique contrôlée ne soutient à ce jour l’efficacité ou la sécurité de ce protocole, poursuit notre interlocuteur.

L’Égypte censure, les rumeurs circulent

Face à des décès documentés parmi les adeptes du régime, l’Égypte a imposé le 3 mai 2026 un black-out médiatique complet sur tous les contenus liés à Diaa Al-Awadi. Le ministère de la Santé et le syndicat des médecins ont attesté que ses contenus sont «préjudiciables à la santé publique et représentent une menace directe pour la vie des citoyens».

Au Maroc, les rumeurs ont suivi leur propre trajectoire. Une information a circulé affirmant que les urgences de l’hôpital Ibn Rochd à Casablanca auraient enregistré une forte affluence de patients souffrant de diabète et d’hypertension artérielle suite à des complications liées au régime. Cette information est fausse, rassure un médecin au CHU.

Pourquoi ce type de contenu trouve-t-il un tel écho au Maroc? Tayeb Hamdi avance plusieurs facteurs. La défiance vis-à-vis de la médecine institutionnelle joue un rôle central, notamment chez les populations dont les maladies chroniques sont mal prises en charge et dont le reste à charge médical est lourd. «Les propos fantaisistes offrent ce que beaucoup de médecins ne donnent pas: du temps, une écoute, une explication narrative, une cause à la maladie», explique-t-il.

L’utilisation d’une terminologie à résonance religieuse rend toute critique médicale perçue comme une attaque culturelle. Les algorithmes des réseaux sociaux font le reste. Un médecin qui affirme que le poulet tue est plus viral qu’un nutritionniste qui explique l’équilibre alimentaire.

«Il y a un déficit structurel de vulgarisation médicale en darija, en arabe ou en français simple», conclut Tayeb Hamdi. Le vide est comblé par des influenceurs non qualifiés. Diaa Al-Awadi avait lui-même monté un projet commercial parallèle pour vendre à son audience des produits labellisés «Tayyibat».

Par Hajar Kharroubi
Le 22/05/2026 à 15h00