Les images qui nous sont parvenues de Ceuta (Sebta) avaient la violence crue des évidences que l’on a trop longtemps refusé de regarder en face. Des dizaines de milliers de migrants ont pris d’assaut les barrières de l’enclave espagnole, défiant l’épuisement et la mort. Le massacre a été évité de justesse.
La première réaction est celle de la compassion devant la détresse humaine. Mais ce tsunami humain n’est pas un fait divers migratoire, comme tant d’autres, de Lampedusa au Pas-de-Calais. C’est un signal d’alarme d’une importance sismique. Il faut désormais craindre les répliques et, un jour, le Big One, à Ceuta, à Melilla ou ailleurs. Cet assaut désespéré montre qu’au niveau des peuples, la situation sociale et humaine est devenue insupportable et que les rustines diplomatiques ne suffiront plus à colmater les fissures d’un monde qui se défait. Le statu quo actuel n’est plus tenable.
Au-delà de l’événement, le problème est politique. Au XXIe siècle, l’existence même de Ceuta et Melilla, vestiges d’une géographie coloniale figée dans un autre âge, relève de l’anachronisme. Ces enclaves espagnoles sur le sol africain, dans un pays ami, n’ont plus d’autre fonction que d’entretenir des tensions permanentes entre les deux rives de la Méditerranée, qui ont pourtant tout intérêt à construire ensemble leur avenir.
L’Espagne est aujourd’hui face à une contradiction historique. Après avoir regardé son passé franquiste avec lucidité, elle doit courageusement parachever son processus de décolonisation. Imposer sa souveraineté sur ces deux villes au nom de vieilles cartes géographiques n’a plus de sens dans l’Europe du XXIe siècle. Bien au contraire, elles sont devenues des zones de friction où se concentrent les drames de l’immigration clandestine et des trafics de toute nature.
«Il est urgent de sortir de l’absurde. Deux commissions mixtes devraient être créées. La première, maroco-espagnole, aurait pour mission de préparer les conditions du retour progressif de Ceuta et Melilla à leur continuité géographique et historique marocaine. La seconde, maroco-algérienne, organiserait le retour sécurisé et digne des populations sahraouies des camps de Tindouf vers leur pays, le Maroc»
— Boualem Sansal
Que penseraient les Espagnols si le Maroc possédait deux enclaves sur leur territoire, à Séville ou à Valence, attirant des milliers de migrants et de trafiquants? Et si l’on pousse le raisonnement, la région de Tindouf, où vivent depuis un demi-siècle les populations sahraouies, apparaît elle aussi comme une anomalie géopolitique. Est-elle une enclave marocaine puisque les Sahraouis sont officiellement des citoyens marocains? Que dirait l’Algérie si le Maroc installait sur son territoire des camps accueillant des réfugiés kabyles en rupture avec le pouvoir central?
Ces comparaisons n’ont qu’un objet: montrer que certaines situations ne peuvent durer éternellement.
Il est urgent de sortir de l’absurde. Deux commissions mixtes devraient être créées.
La première, maroco-espagnole, aurait pour mission de préparer les conditions du retour progressif de Ceuta et Melilla à leur continuité géographique et historique marocaine. La seconde, maroco-algérienne, organiserait le retour sécurisé et digne des populations sahraouies des camps de Tindouf vers leur pays, le Maroc.
Ces deux processus devraient être accompagnés par la communauté internationale afin de garantir la sécurité des populations, le respect des droits acquis et les modalités de la transition. L’histoire montre que, lorsqu’une volonté politique existe, des solutions juridiques adaptées peuvent toujours être trouvées.
Le Maroc et l’Espagne ont aujourd’hui l’occasion de transformer un foyer permanent de tension en un projet commun pour la Méditerranée occidentale. Quant à l’Algérie, elle devra tôt ou tard choisir entre la politique de l’impasse et celle de la réconciliation régionale.
Le réel a frappé à Ceuta. Demain, il frappera à Melilla, puis à Tindouf. Et il frappera à Alger comme il frappe en ce moment à Tunis.
Les hommes d’État n’ont que ce choix: gérer les crises comme elles viennent ou prendre les décisions que l’Histoire impose. Plus ils tarderont, plus elles seront difficiles.




