Le Maroc des trois océans: Dakhla, l’atout gagnant

Boualem Sansal à Paris, en Novembre 2025. AFP or licensors

ChroniqueBoualem Sansal rejoint Le360, où il signera désormais une chronique régulière, nouvel espace de dialogue destiné à tisser un lien durable avec ses lecteurs et, plus largement, avec les Marocains. Cette collaboration se prolongera à l’automne par un séjour de l’écrivain au Maroc et une conférence «Le Grand Témoin», organisée par Le360 et ouverte au public. Pour sa première chronique, Boualem Sansal porte son regard sur Dakhla, dans le Sud marocain, à laquelle il confère une signification intime, historique et profondément symbolique pour l’avenir du Maghreb.

Le 30/07/2026 à 11h05

Les peuples ne choisissent pas leur géographie. Les grandes nations, savent en faire une stratégie.

L’histoire le montre depuis toujours. De la Ligue hanséatique à Venise, de Londres à New York, de Singapour à Shanghai, les puissances qui ont marqué leur époque ont bâti leur prospérité autour de leurs mers, de leurs ports et de leurs routes commerciales. Les océans n’ont jamais séparé les peuples; ils les ont reliés.

On présente le Maroc comme un pays ouvert sur la Méditerranée et l’Atlantique. C’est vrai. Mais ce n’est plus toute l’histoire. Les investissements colossaux engagés depuis plusieurs décennies dans les provinces du Sud ont peu à peu révélé une réalité plus vaste. Le Sahara cesse d’être perçu comme un désert inhospitalier ou une frontière. Il apparaît désormais comme un immense espace de circulation, aussi décisif pour le XXIᵉ siècle que la Méditerranée et l’Atlantique l’ont été pour les siècles passés. Hier, les caravanes y transportaient le sel, l’or, les étoffes, les hommes et les idées. Aujourd’hui, et demain plus encore, ce sont les autoroutes, les voies ferrées, les pipelines, les lignes électriques, les réseaux numériques et les grands corridors logistiques qui prennent le relais. Les caravanes ont changé de visage; la vocation du Sahara, elle, n’a jamais changé: relier les peuples.

C’est cette nouvelle lecture de la géographie qui éclaire le destin de Dakhla.

Longtemps considérée comme une ville aux confins du Royaume, chargée d’ancrer la présence marocaine au Sud, elle devient aujourd’hui l’un des points d’appui et de rayonnement les plus prometteurs du pays. Son futur port, son ouverture sur l’Atlantique et sa position au seuil du Sahara lui donnent une vocation continentale. Dakhla n’est plus le bout du Maroc. Elle en devient l’un des nouveaux centres de gravité.

Dans le monde de demain, la confiance sera l’une des plus grandes richesses des nations. Les Marocains peuvent être fiers de cette vision. Depuis plus de vingt ans, leur pays investit dans les infrastructures, l’industrie, les énergies renouvelables et les territoires. Il récolte aujourd’hui les fruits d’une politique de long terme. Sa stabilité inspire confiance. Sa beauté et sa culture attirent des millions de visiteurs. Son économie attire les investisseurs.

À mesure que Dakhla affirmera sa vocation de grand port atlantique, Dakhla ne sera plus seulement un port marocain; elle deviendra un sas entre le Maghreb, le Sahel, l’Afrique subsaharienne et le monde atlantique. Cette nouvelle géographie invite aussi à regarder autrement les relations entre le Maroc et l’Algérie.

Depuis un demi-siècle, le pouvoir algérien a fait de sa rivalité avec le Maroc un axe majeur de sa politique régionale. Le soutien politique, diplomatique et militaire au Polisario, la fermeture des frontières, la rupture de toute relation, la méfiance entretenue dans une stratégie de la tension portée par une coûteuse course aux armements ont enfermé le Maghreb dans une impasse dont les peuples ont payé le prix.

«Les cartes ne changent jamais. Ce qui change, c’est le regard que les peuples portent sur elles. Le Maroc des trois océans n’est peut-être pas seulement une idée marocaine. Il est peut-être la première pierre du Maghreb de la paix»

—  Boualem Sansal

Cette réalité doit être regardée en face. Non pour s’y résigner, mais parce qu’aucune réconciliation durable ne peut se construire sur le déni.

Car une autre voie existe.

L’Algérie possède des ressources immenses, des entreprises performantes, des banques solides, une agriculture saharienne en plein essor et une jeunesse bien formée. Le Maroc dispose d’une économie diversifiée, d’infrastructures modernes, d’une ouverture sur l’Atlantique et sur le monde, d’une remarquable capacité d’entraînement vers l’Afrique. Ces atouts ne sont pas concurrents; ils sont complémentaires.

Pourquoi les banques algériennes n’ouvriraient-elles pas dès aujourd’hui des agences à Dakhla? Pourquoi les entreprises des deux pays ne construiraient-elles pas ensemble des plateformes logistiques, des zones industrielles, des projets énergétiques ou des corridors commerciaux tournés vers l’Afrique continentale et l’Afrique de l’Ouest? Pourquoi continuer à faire circuler des blindés quand il serait tellement plus profitable de faire circuler des marchandises, des capitaux, des ingénieurs, des chercheurs, des étudiants, des touristes?

La guerre des sables n’a rien réglé. Elle a brouillé les repères, figé les frontières, gaspillé les richesses et nourri la méfiance.

Essayons la confiance. Essayons l’économie. Essayons la coopération.

Les peuples ont souvent plus de sagesse que les régimes qui les gouvernent. Ils savent que la prospérité se partage plus facilement que les rancœurs.

Le Maroc des trois océans n’est pas seulement une nouvelle lecture de la géographie. C’est une invitation à penser autrement l’avenir du Maghreb.

La paix durable ne sera pas celle des institutions, toujours fragiles. Elle sera celle des peuples, lorsqu’ils auront appris à travailler ensemble, à commercer ensemble, à investir ensemble et, finalement, à construire ensemble.

Les cartes ne changent jamais. Ce qui change, c’est le regard que les peuples portent sur elles.

Le Maroc des trois océans n’est peut-être pas seulement une idée marocaine. Il est peut-être la première pierre du Maghreb de la paix.

Par Boualem Sansal
Le 30/07/2026 à 11h05