Affaire Abderrahim Fakir: l’avocat de la famille réclame le dessaisissement de la police de Bologne

Lors d'une manifestation organisée le 20 juillet suite à la mort de Abderrahim Fakir à Bologne, en Italie.

Interrogé par Le360, Fabio Anselmo, avocat de la famille d’Abderrahim Fakir, invoque un arrêt rendu par la Cour européenne des droits de l’homme pour écarter tout risque de partialité et réclame le dessaisissement de la police de Bologne au profit d’un corps d’enquête différent. Explications.

Le 29/07/2026 à 11h27

Fabio Anselmo, avocat de la famille d’Abderrahim Fakir, a déposé une requête pour que l’enquête sur la mort du Marocain de 42 ans soit retirée au service de police auquel appartiennent les agents mis en cause. «Non pas en raison d’un préjugé général envers la police», affirme-t-il dans une déclaration pour Le360, mais sur la base d’éléments qu’il juge «concrets, spécifiques et environnementaux», propres au seul contexte bolonais.

«Le sujet concerne Bologne, il ne concerne pas la police de manière générale», insiste-t-il. L’avocat fonde sa requête sur l’arrêt rendu par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) le 15 janvier 2026, qui avait réaffirmé un principe qu’il juge fondamental. Lorsque des membres des institutions ou des forces de l’ordre sont impliqués dans les faits faisant l’objet d’une enquête, les investigations doivent être conduites par des autorités réellement indépendantes, dépourvues de tout lien hiérarchique ou opérationnel avec les agents concernés, argue-t-il.

C’est sur ce fondement que la défense a demandé que les vérifications sur la mort d’Abderrahim Fakir soient confiées à un service d’enquête distinct de celui actuellement saisi. Cette requête découle également, selon lui, de très fortes pressions politiques exercées sur la préfecture de police de Bologne. Fabio Anselmo dénonce la venue de ministres et de responsables de la majorité directement dans les locaux chargés des investigations, où ils ont proclamé publiquement l’innocence des agents alors que les vérifications venaient à peine de commencer.

«Ils l’ont fait sans manifester la moindre solidarité humaine à l’égard de Fakir et de sa famille», déplore-t-il, y voyant un climat qu’il juge incompatible avec la sérénité que requiert une enquête aussi sensible. Il évoque aussi un épisode survenu la veille de sa déclaration. On apprend que le chef de la police a rencontré la sœur et la nièce de la victime pour leur présenter ses condoléances, un geste qu’il qualifie d’«important», sans que cela change, selon lui, «la substance des choses ni la situation».

L’avocat tient toutefois à nuancer sa position. «Demander des garanties d’indépendance ne signifie pas exprimer une défiance généralisée envers les forces de police», relève-t-il, rappelant que la vérité sur la mort de Stefano Cucchi, décédé en détention à la suite de violences policières, Ndlr, et sur les dissimulations qui avaient suivi, avait justement éclaté grâce au travail de la brigade criminelle de Rome.

Mais chaque affaire, insiste-t-il, doit être évaluée dans sa réalité concrète. Il cite à ce titre le cas de Federico Aldrovandi, qui a succombé à un arrêt cardiaque après avoir été roué de coups par la police en 2015, Ndlr, où les vérifications menées après le décès avaient elles aussi été altérées par des omissions et des dissimulations, retardant le cours de la justice pendant des années.

Pour Fabio Anselmo, la demande de confier l’enquête sur la mort de Fakir à un service distinct de celui des agents impliqués ne constitue donc pas une accusation généralisée, mais une mesure de garantie fondée sur la jurisprudence européenne, rendue selon lui d’autant plus nécessaire par les ingérences politiques ayant accompagné cette affaire. «La crédibilité des institutions ne se défend pas en anticipant des acquittements, mais en garantissant des enquêtes indépendantes, transparentes et libres de toute pression», conclut-il.

Un rapport médico-légal qui pointe l’asphyxie

Cette nouvelle sortie de l’avocat intervient après une série de déclarations qui avaient déjà marqué l’affaire. Les premiers résultats de l’autopsie d’Abderrahim Fakir avaient fait état de poumons pleins de sang et de vastes zones d’infiltration hémorragique par compression au dos. Ces éléments, transmis par le professeur Vittorio Fineschi, consultant mandaté par la famille et connu pour avoir réalisé l’autopsie de Giulio Regeni, dessinaient déjà, selon Fabio Anselmo, «un tableau clair d’asphyxie mécanique violente par compression dorsale». L’avocat avait alors qualifié le dossier ouvert par le parquet de Bologne de «pseudo-signalement d’infraction», une catégorie qu’il attribuait à une loi récente du gouvernement italien.

Ces éléments médico-légaux avaient ensuite été jugés convergents par Francesco Maria Caruso, ancien président des tribunaux de Reggio Emilia et de Bologne. Ce dernier avait estimé, après avoir visionné les vidéos de l’interpellation, que «nous sommes face à une évidence factuelle qui semble exclure d’emblée toute cause justificative».

Il avait notamment jugé non fondée l’inscription des deux agents dans le registre spécial du «bouclier pénal», prévu par le nouvel article 335, alinéa 1-bis.1, du Code de procédure pénale italien, et avait lui aussi pointé la contradiction entre le choix de confier l’enquête à la brigade mobile de Bologne et l’arrêt de la CEDH du 15 janvier 2026 dans l’affaire Magherini.

Ce qui s’est passé

Abderrahim Fakir, arrivé en Italie à l’âge de 5 ans, est mort après avoir été plaqué au sol par deux policiers lors de son arrestation à Bologne. Des extraits d’une vidéo tournée par un riverain, largement partagés par les médias italiens, montrent la victime subir un plaquage ventral pendant plusieurs minutes. Il lance à plusieurs reprises «à l’aide, à l’aide!» tandis que les deux policiers l’immobilisent au sol, sous le regard de deux hommes en tenue d’ambulanciers, immobiles.

Gémissant, il apparaît ensuite inerte, le visage contre l’asphalte, pendant que les policiers lui lient pieds et poings. L’un d’eux finit par lui taper sur l’épaule pour vérifier s’il est toujours conscient. Il ne l’est plus. La préfecture de police de Bologne a indiqué que les images des caméras d’intervention des deux policiers avaient été mises à la disposition de la justice, précisant que les agents étaient intervenus après que des riverains eurent signalé un homme en proie «à une violente colère».

Une enquête a été ouverte par le parquet italien au lendemain du drame, provoquant l’indignation de l’opinion publique et plusieurs rassemblements dans le centre-ville de Bologne, où des banderoles réclamant «justice et vérité pour Fakir» ont été brandies.

Barbara Spinelli, qui avait assisté Abderrahim Fakir pour son titre de séjour, était revenue en détail sur son casier judiciaire pour couper court aux rumeurs circulant sur son passé. Elle avait précisé que celui-ci faisait état d’une cession de stupéfiants entre décembre 2002 et janvier 2003, puis entre août et novembre 2003, ainsi que d’une évasion de son assignation à résidence en 2005, des condamnations devenues définitives entre 2011 et 2012 et purgées entre 2019 et 2020, sans qu’aucune enquête ne soit en cours au moment des faits.

Par Hajar Kharroubi
Le 29/07/2026 à 11h27