Affaire Abderrahim Fakir: ce que disent les premiers éléments de l’autopsie sur l’action des policiers, selon un ancien magistrat italien

Lors d'une manifestation organisée le 20 juillet suite à la mort de Abderrahim Fakir à Bologne, en Italie.

Vidéos fiables, autopsie qui va dans le même sens... Pour Francesco Maria Caruso, ancien président des tribunaux de Reggio Emilia et de Bologne, l’évidence factuelle ne fait aucun doute dans l’affaire Abderrahim Fakir. Il décrit une mort résultant d’une compression prolongée du visage et du thorax, exercée par deux agents indifférents aux appels à l’aide de la victime. Une manœuvre pourtant interdite par les propres protocoles de la police italienne.

Le 25/07/2026 à 17h00

«Nous sommes face à une évidence factuelle qui semble exclure d’emblée toute cause justificative.» C’est le constat sans appel de Francesco Maria Caruso, ancien président des tribunaux de Reggio Emilia et de Bologne, après avoir visionné les vidéos de l’interpellation de Abderrahim Fakir, qui a trouvé la mort dimanche dernier après avoir été plaqué au sol par deux policiers.

Selon lui, les vidéos disponibles, qu’il juge «raisonnablement fiables», montrent les différentes phases de l’action policière ayant abouti à la mort de Abderrahim Fakir, un constat que confirment, selon lui, les premiers résultats de l’autopsie et des expertises médico-légales.

Il relève également l’absence d’intervention, pourtant obligatoire, d’opérateurs de la Croix-Rouge italienne, ainsi que la participation marquée de simples citoyens à l’action. «Il n’y a ni zones d’ombre, ni lieux isolés, ni action nocturne, ni absence de témoins, ni reconstitution des faits reposant sur la seule parole des agents», souligne-t-il.

Sauf découverte médico-légale de causes de décès cachées, Francesco Maria Caruso estime que la mort de Abderrahim Fakir résulte d’une compression prolongée du visage et du thorax de la victime, exercée par deux agents qui l’ont immobilisé au sol, indifférents à ses appels à l’aide, avec la participation d’un tiers.

Une action pourtant interdite, rappelle-t-il, par les protocoles de la police elle-même. Il juge dès lors non justifiée l’inscription initiale des agents dans le registre spécial introduit par le «bouclier pénal», soit le nouvel article 335, alinéa 1-bis.1, du code de procédure pénale italien.

Il s’interroge également sur le choix d’avoir confié les premières investigations à la brigade mobile de Bologne, un choix qu’il juge en contradiction avec l’arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme du 15 janvier 2026 dans l’affaire Magherini, où l’Italie avait été condamnée pour ne pas avoir garanti la vie d’une personne fragile en difficulté psychique, ni assuré d’enquête indépendante.

Citant d’anciens arrêts de la Cour de cassation italienne, il rappelle que face à une personne agitée et atteinte d’une pathologie psychiatrique manifeste, l’intervention des agents doit être de nature protectrice, dans l’attente d’une intervention médicale rapide. Selon lui, ni un coup de pied donné à un rideau de fer ou à une voiture, ni des menaces proférées contre des agents ou des passants, ne justifient une immobilisation violente. Il estime que l’intervention aurait dû être effectuée par du personnel médical, qui n’est pas intervenu alors que le temps l’aurait permis et que la force employée par la police doit rester minimale et techniquement responsable.

Sans nier toute raison aux agents, qu’il décrit comme envoyés «au front sans formation ni directives adéquates», Francesco Maria Caruso élargit sa critique aux autorités politiques et administratives. Il évoque un climat qui continue, selon lui, d’alimenter au sein de la police des idéologies proches de celles observées lors de la «nuit des matraques» de Gênes, il y a 25 ans et appelle à une intensification des investigations du parquet.

«La police n’a pas besoin de boucliers»

«La police n’a pas besoin de boucliers, mais d’outils, de compétences, de formation et d’effectifs adéquats», conclut-il, plaidant pour une adhésion totale aux principes de la Constitution plutôt qu’aux «idéologies fascisantes» qu’il dit circuler dans certains milieux des forces de l’ordre.

De son côté, Barbara Spinelli, qui avait assisté Abderrahim Fakir pour son titre de séjour, a tenu à couper court aux spéculations sur le passé judiciaire de son ancien client. Elle précise que son casier judiciaire, mis à jour le mois précédant sa mort, fait état d’une cession de stupéfiants entre décembre 2002 et janvier 2003, puis entre août et novembre 2003, ainsi que d’une évasion de son assignation à résidence en 2005.

Ces condamnations sont devenues définitives entre 2011 et 2012 et la peine a été purgée entre 2019 et 2020. Aucune enquête n’était en cours au moment des faits. «Tout le reste ne correspond pas à la vérité», affirme-t-elle, faisant allusion aux rumeurs circulant sur son interpellation et une prétendue agressivité de sa part.

Pour rappel, les premiers résultats de l’autopsie de Abderrahim Fakir font état de poumons pleins de sang et de vastes zones d’infiltration hémorragique par compression au dos. Ces éléments, transmis par le professeur Vittorio Fineschi, consultant mandaté par la famille et connu pour avoir réalisé l’autopsie de Giulio Regeni, dessinent déjà, selon son avocat Fabio Anselmo, «un tableau clair d’asphyxie mécanique violente par compression dorsale».

Parallèlement à ces investigations médico-légales, l’enquête s’oriente aussi vers le passé récent de Abderrahim Fakir, afin de comprendre pourquoi il se trouvait, dimanche matin, au Pilastro dans un état de confusion apparent, écrit l’agence de presse italienne.

Un élément est désormais établi. On apprend que le 20 juin, le quadragénaire s’était présenté aux urgences de l’hôpital Maggiore de Bologne pour un problème d’ordre psychiatrique, avant d’être orienté vers le centre de santé mentale (Csm) de la ville, où il s’était rendu dans les jours suivants. Un premier diagnostic avait été posé et un traitement confirmé. Puis, un second rendez-vous lui avait été fixé pour les premiers jours du mois d’août, afin de poursuivre le suivi.

Par Hajar Kharroubi
Le 25/07/2026 à 17h00