Dar El Oddi de Tétouan, un exemple à suivre

Fouad Laroui.

ChroniqueAu lieu de courir vainement les couloirs des administrations avec un dossier de demande de subvention sous le bras, tous ceux qui en ont les moyens devraient faire comme Jalal.

Le 29/07/2026 à 10h59

Au hasard d’une promenade dans les ruelles de la médina de Tétouan (soit dit en passant, c’est peut-être la plus belle médina du Maroc et c’est la moins connue), je suis tombé jeudi dernier sur un bijou: une maison traditionnelle transformée en musée - plus exactement en “centre culturel”.

Qu’èsaquo? Intrigué, je suis entré dans cet élégant édifice nommé “Dar El Oddi”. Après avoir payé ma dîme, je me suis retrouvé dans un joli patio où l’on peut s’asseoir et boire un verre d’eau fraîche ou déguster un excellent café. Mais où suis-je, exactement? Une accorte jeune femme est là, qui peut répondre à ma question. Il s’agit en fait d’une maison antique appartenant aux El Oddi, une des grandes familles de Tétouan, et qui a été restaurée à l’identique. La gérante insiste: tout, absolument tout, est d’époque. C’est pour cela qu’une agréable impression d’harmonie, d’homogénéité, baigne l’endroit. Aucun détail ne gâche le regard, le “plaisir des yeux”. (J’apprendrai par la suite que même les interrupteurs d’électricité sont d’époque…)

Mais le meilleur reste à venir. Sur quatre étages, des salles abritent gravures, estampes, tableaux et cartes postales anciennes qui illustrent plus de 4 siècles de l’Histoire de la ville - on peut, par exemple, y admirer un portulan hollandais du XVIIe siècle qui représente l’ancien port de la ville. Ravi par le caractère professionnel des accrochages, j’apprends que Jalal El Oddi, qui est à l’origine du projet, a eu la modestie et l’intelligence de faire appel à un muséographe pour le contenu de l’exposition et à un scénographe pour l’organisation de l’espace physique, pour les décors et les lumières - et tout cela sur ses propres deniers (je reviendrai là-dessus plus loin). Franchement, vous connaissez beaucoup de gens qui ont à ce point le sens de la perfection, surtout quand il s’agit d’ouvrir les cordons de leur bourse?

«il y a, dans la médina de Tétouan, pas moins de 400 demeures familiales qui menacent ruine parce qu’il n’y a pas partout un Jalal pour les sauver. Les lois portant sur l’héritage compliquent tout»

—  Fouad Laroui

(Je me souviens d’avoir visité une sorte de musée privé à Marrakech, il y a une décennie, et d’avoir été révolté par l’amateurisme des cartons qui “expliquaient” ce que le visiteur était censé regarder. Une faute d’orthographe à chaque mot, des noms propres estropiés, des phrases incompréhensibles… Comme je m’en plaignais au gérant, il me répondit, fataliste: «Que voulez-vous, Monsieur, c’est la femme du patron qui a tenu à rédiger elle-même ces textes…»)

Ici, à Dar El Oddi, c’est le contraire: les cartouches qui accompagnent les pièces exposées sont impeccables, aucune erreur dans les quatre langues dans lesquelles ils sont rédigés: arabe, anglais, français, espagnol.

Bref, l’endroit est superbe et instructif: vous saurez tout de l’Histoire de Tétouan (et donc d’une partie du Maroc) après l’avoir visité et, de plus, vous aurez vu de belles gravures et quelques tableaux qui auraient leur place dans n’importe quel musée d’Europe.

Et maintenant j’arrive au plus extraordinaire: ce même jeudi soir, alors que je dînais sur les hauteurs de Tétouan au restaurant Mandy (publicité gratuite) avec un ami, ce dernier m’apprit que la rénovation de Dar El Oddi et sa transformation en musée (pardon: en “espace culturel”) avaient été intégralement financées par Jalal, digne rejeton de la famille. Subvention de la Ville? Zéro centime. Subvention de l’État? Zéro centime. Subvention du ministère de la Culture? Zéro centime. Subvention du ministère du Tourisme? Zéro centime.

C’est en ce sens que j’ai intitulé ce billet “Un exemple à suivre”. Au lieu de courir vainement les couloirs des administrations avec un dossier de demande de subvention sous le bras, tous ceux qui en ont les moyens devraient faire comme Jalal El Oddi: en restaurant (intelligemment) des demeures ancestrales puis en les ouvrant au public, ils participeraient à la préservation du Maroc millénaire et contribueraient à accroître sa force d’attraction vis-à-vis des visiteurs nationaux et étrangers.

PS: j’ai appris entretemps qu’il y a, dans la médina de Tétouan, pas moins de 400 demeures familiales qui menacent ruine parce qu’il n’y a pas partout un Jalal pour les sauver. Les lois portant sur l’héritage compliquent tout: avec cent héritiers dispersés au Maroc et à l’étranger, on ne peut rien faire. C’est une autre discussion, sur laquelle nous reviendrons.

Par Fouad Laroui
Le 29/07/2026 à 10h59