Sebta: comment la «victoire» annoncée des droites se liquéfie à la lecture de la résolution du Parlement européen

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, prononce son discours annuel sur l’état de l’Union lors d’une séance plénière du Parlement européen à Strasbourg, dans l’est de la France, le 16 septembre 2026. AFP or licensors

La résolution sur Sebta évoque une «guerre hybride», réclame la coopération du Maroc et désavoue le gouvernement espagnol, mais elle n’accuse aucunement l’État marocain. Cela n’a pas empêché le Parti populaire espagnol, ses alliés au Parlement européen et certains médias ibériques de donner une portée spectaculaire à une «victoire» aussi relative que résistant mal à une lecture attentive du document.

Le 18/09/2026 à 13h00

Le Parlement européen a adopté une résolution non contraignante portée par le Parti populaire européen sur les entrées massives à Sebta. Le texte a recueilli 339 voix pour, 225 contre et 16 abstentions, grâce à une majorité principalement composée de la droite et de l’extrême droite.

Le PP a aussitôt présenté ce vote comme la confirmation, à l’échelle européenne, de ses accusations contre le Maroc. Plusieurs médias espagnols sont allés plus loin encore, affirmant que le Parlement européen avait tenu le Royaume pour responsable d’une «invasion» et d’une opération de «guerre hybride». Or, ce n’est pas exactement ce que dit la résolution.

Le texte est sévère. Il critique l’action du gouvernement espagnol, présente la régularisation comme un supposé «facteur d’attraction», demande d’accélérer les retours et exige du Maroc une coopération accrue en matière migratoire et de contrôle des frontières. Mais il ne désigne pas l’État marocain comme l’auteur de cette «guerre hybride», n’affirme pas que les autorités marocaines ont organisé les entrées et n’apporte aucune preuve d’une opération planifiée contre l’Espagne.

«Maroc» et «guerre hybride» figurent bien dans le même document, sans jamais être reliés par une accusation directe. Le PP et certains médias se sont ensuite chargés d’établir ce lien, érigeant en conclusion institutionnelle une interprétation que le Parlement européen n’a lui-même jamais formulée.

Une résolution sévère, mais sans auteur désigné

La formulation retenue par le Parlement européen mérite d’être lue avec précision. Dans le résumé officiel publié par l’institution, les eurodéputés condamnent «les franchissements irréguliers massifs vers Ceuta» et dénoncent «l’instrumentalisation de la migration irrégulière comme outil de guerre hybride contre l’intégrité territoriale d’un pays de l’Union européenne».

La résolution fait apparaître, dans un même texte, les entrées «depuis le Maroc» et la «guerre hybride», mais elle ne formule jamais la phrase décisive. Elle n’affirme pas que le Maroc a instrumentalisé la migration, que les autorités marocaines ont planifié les franchissements ou que le Royaume a lancé une attaque hybride contre l’Espagne.

La nuance est loin d’être purement sémantique. Indiquer que les mouvements sont partis du territoire marocain revient à en situer le point de départ. Affirmer que ces mouvements ont été organisés, délibérément facilités ou utilisés comme moyen de pression reviendrait, en revanche, à attribuer une décision politique à l’État marocain. Le premier élément ne fait aucun doute. Le second exige des preuves et l’établissement d’une responsabilité que le texte ne contient pas.

La structure même de la résolution confirme cette distinction. Lorsqu’elle évoque le Maroc, elle demande à ses autorités de «respecter leurs responsabilités et leurs engagements» en matière de gestion des frontières, de retours et de coopération migratoire. Elle ne leur demande pas «d’assumer la responsabilité» d’avoir organisé les événements. Les responsabilités incombant à un pays partenaire ne valent pas automatiquement reconnaissance de culpabilité dans des faits précis.

Le Parlement européen avertit également que l’accès préférentiel au marché européen et les financements doivent être conditionnés à une coopération effective. La pression politique et économique est évidente. Elle ne constitue toutefois ni une décision de suspendre les aides ni une remise en cause de l’accord d’association avec le Maroc. Les amendements de Vox réclamant l’interruption immédiate des financements et la suspension de cet accord ont d’ailleurs été rejetés, comme l’a relevé El País dans son compte rendu du vote.

La même précision s’impose au sujet des retours. Le Parlement européen demande le renvoi rapide des personnes qui «n’ont pas le droit de rester dans l’Union», y compris les mineurs non accompagnés, tout en précisant expressément que ces retours doivent s’effectuer dans le plein respect du droit européen et international. Il ne cautionne donc pas le renvoi automatique de toutes les personnes entrées à Sebta et ne supprime pas l’examen individuel des éventuelles demandes de protection.

Le PP ajoute le sujet qui manque à la phrase

Alberto Núñez Feijóo avait déjà tiré ses propres conclusions avant même le vote du Parlement européen. «L’agression du Maroc se poursuit», avait-il affirmé, avant de tenir le Royaume pour responsable «par action ou par omission». Cette assurance s’accompagnait d’une légère réserve, introduite par le dirigeant populaire lui-même lorsqu’il reconnaissait s’exprimer «tout en sachant que des informations manquent encore». Les informations manquaient, mais pas la conclusion, semble-t-il. La résolution n’a transformé aucune de ces affirmations en fait établi. Le Parlement européen avait laissé l’accusation sans sujet, le PP s’est chargé de lui en fournir un.

Après le vote, l’interprétation du Parti populaire s’est faite encore plus extensive. Feijóo a qualifié le texte de «document historique» et affirmé qu’il soutenait le retour «immédiat» de toutes les personnes entrées irrégulièrement à Sebta. «Lorsqu’il dit tout le monde», a-t-il expliqué, cela inclurait les ressortissants marocains, les ressortissants de pays tiers et les mineurs accompagnés, selon des propos rapportés par Europa Press.

Or, la résolution n’exige pas le renvoi indifférencié de «tout le monde». Elle demande le retour de «toutes les personnes qui n’ont pas le droit de rester dans l’Union» et précise que celui-ci doit être effectué dans le plein respect du droit européen et international. Dans la lecture de Feijóo, la condition juridique disparaît pour ne laisser subsister que le mot servant le mieux le discours du PP.

Le Parlement a également rejeté les amendements de Vox qui visaient à suspendre immédiatement l’ensemble des financements européens accordés au Maroc et à geler l’accord d’association. Le texte adopté n’a donc pas entériné la rupture réclamée par l’extrême droite. Feijóo a néanmoins proclamé que l’Espagne était désormais «mieux armée sur le plan diplomatique», parce qu’elle avait «l’Europe derrière elle». En l’occurrence, cette Europe était une majorité de droite qui n’avait pas approuvé tout ce que réclamaient le PP et Vox.

La contradiction se prolonge sur le terrain diplomatique. Feijóo présente le Maroc comme le responsable d’une agression qui «se poursuit», tout en demandant à l’Union européenne de jouer les médiateurs afin que le Royaume accepte les retours. Quelques jours plus tôt, il avait placé le Maroc, aux côtés de la France, parmi les voisins les plus stratégiques de l’Espagne et annoncé qu’il en ferait la destination de son premier déplacement s’il accédait à la présidence du gouvernement.

Il est parfaitement possible de considérer comme stratégique un pays avec lequel existent des désaccords. Il est plus difficile de l’accuser de poursuivre une agression, d’admettre que les informations disponibles sont incomplètes, de solliciter aussitôt sa coopération, puis de présenter comme la confirmation définitive de tout ce récit une résolution qui n’établit pas sa responsabilité.

Le PP n’avait pas besoin que le Parlement européen reprenne chacune de ses accusations. Il lui suffisait que le document contienne les mots nécessaires pour les reconstituer après coup.

De l’interprétation politique au titre présenté comme factuel

Une partie de la couverture médiatique a fait disparaître ces précautions. Dans son édition espagnole, Euronews a titré que «le Parlement européen tient le Maroc pour responsable de l’“invasion” de Ceuta» et affirmé que le texte désignait directement les autorités marocaines «comme responsables» de la situation. Cette phrase ne figure pas dans le résumé officiel du Parlement.

La Cadena SER a, pour sa part, affirmé que la résolution «désigne le Maroc» et lui demande «d’assumer ses responsabilités». La formulation institutionnelle est différente. Le texte invite les autorités marocaines à respecter les responsabilités et les engagements qui sont les leurs, en tant que partenaire, dans les domaines frontalier et migratoire.

Tous les médias espagnols n’ont pas versé dans la même simplification. RTVE a décrit une résolution qui considère Sebta comme la cible d’une attaque hybride et demande au Maroc de respecter la souveraineté espagnole et de remplir ses obligations en matière de contrôle des frontières. El País a évoqué un avertissement adressé au Maroc, tout en précisant que les propositions les plus radicales de Vox avaient été rejetées.

Un schéma récurrent se dégage de certains titres. Une interprétation défendue par le PP y est présentée comme si elle reproduisait littéralement la résolution. Le sujet absent est ajouté dans le titre et l’obligation de coopérer se transforme en responsabilité dans l’organisation des faits. Il n’est pas nécessaire de falsifier une citation pour en modifier la portée politique. Il suffit parfois de terminer la phrase que l’institution avait choisi de laisser en suspens.

Quand le Parlement européen accusait explicitement le Maroc

Pour mesurer la portée réelle de la résolution de 2026, il suffit de remonter cinq ans en arrière. Le 10 juin 2021, à la suite d’une autre entrée massive à Sebta, le Parlement européen avait adopté un texte dont l’intitulé ne laissait place à aucune interprétation. Il évoquait expressément «l’utilisation de mineurs par les autorités marocaines dans la crise migratoire à Ceuta». La résolution avait recueilli 397 voix pour, 85 contre et 196 abstentions.

Le contraste avec le texte de 2026 est difficile à ignorer. Cette fois, le Parlement dénonce une «guerre hybride», mentionne des entrées ayant eu lieu «depuis le Maroc» et réclame la coopération des autorités marocaines. Mais il n’affirme pas que le Maroc a organisé, dirigé ou encouragé cette opération. L’ambiguïté ne relève donc pas d’un usage diplomatique qui empêcherait le Parlement européen de désigner directement le Royaume. Lorsqu’il a voulu le faire, il l’a fait.

Présenter le vote comme une condamnation prononcée par «l’Europe» revient également à occulter la majorité politique qui l’a rendu possible. La résolution a été portée par le Parti populaire européen et adoptée grâce au soutien décisif des forces situées à sa droite.

Le PPE a apporté 142 voix favorables. Les Conservateurs et réformistes européens en ont ajouté 69, les Patriotes pour l’Europe 66 et l’Europe des nations souveraines 22. À eux seuls, les trois groupes situés à la droite du PPE ont donc fourni 157 voix. Sans leur soutien, la résolution n’aurait pas dépassé les 225 suffrages défavorables.

Les résultats nominatifs montrent un Parlement profondément divisé. Les sociaux-démocrates ont voté 108 fois contre le texte, sans aucune voix favorable. Les Verts s’y sont opposés par 43 voix contre une, tandis que les 35 représentants de La Gauche ayant participé au scrutin l’ont rejeté. Renew Europe s’est partagé entre 27 voix pour, 31 contre et cinq abstentions.

Il n’y a donc pas eu de consensus européen contre le Maroc. Une majorité politique clairement identifiable s’est formée autour du PPE, de la droite conservatrice et des différentes composantes de l’extrême droite, avec le soutien d’une partie des libéraux. La distinction est essentielle, car le contenu d’une résolution ne peut être dissocié de la coalition qui la rédige, l’amende et finit par l’adopter.

Cette nouvelle configuration politique européenne trouve désormais en Espagne un autre terrain d’expression. Le PP a déplacé son affrontement avec Pedro Sánchez à Strasbourg avant de revenir avec une résolution revêtue de l’autorité européenne. Le Maroc occupe une place importante dans le document, mais une grande partie de sa charge politique vise le gouvernement espagnol, sa politique de régularisation migratoire, sa gestion des alertes et sa stratégie en matière de retours.

C’est là que réside l’un des principaux paradoxes du vote. Le PP le présente comme une condamnation européenne du Maroc, alors que son résultat constitue également, et peut-être surtout, un désaveu européen pour Sánchez. La droite espagnole a porté son combat intérieur devant un Parlement européen qui a basculé à droite et y a trouvé la majorité dont elle avait besoin.

La résolution offre à chaque camp un élément qu’il peut brandir comme une victoire. Le PP obtient un désaveu de Sánchez et la possibilité d’associer le Maroc à l’expression «guerre hybride». Vox fait inscrire des mécanismes permettant de suspendre et de récupérer des fonds en cas de coopération insuffisante, mais échoue à faire interrompre immédiatement tous les financements et à geler l’accord d’association. Le Parlement européen durcit son discours sur les frontières. Et certains médias trouvent dans la proximité des termes «Maroc» et «guerre hybride» un titre plus catégorique que la résolution elle-même.

Par Faiza Rhoul
Le 18/09/2026 à 13h00