Le Parlement européen accepte-t-il de devenir l’annexe des querelles électorales espagnoles?

L'hémicycle du Parlement européen à Bruxelles.

L'hémicycle du Parlement européen à Bruxelles.

TribuneLe Parlement européen est-il devenu l’arène délocalisée des règlements de comptes électoraux espagnols? En s’interrogeant sur l’instrumentalisation des institutions communautaires et les dérives du «Morocco bashing», cette tribune décrypte la pente glissante qui pousse certains partis, notamment au sein du PP espagnol, à exporter leurs querelles nationales à Bruxelles et Strasbourg, au mépris des intérêts stratégiques de l’Union européenne et de son partenariat avec le Maroc.

Le 14/09/2026 à 12h59

Il y a une frontière à ne pas franchir: celle qui sépare le débat politique légitime de l’instrumentalisation des institutions européennes à des fins de politique intérieure. Or, à observer certaines prises de position du Parti populaire européen (PPE) et leur résonance dans le débat espagnol, une question s’impose: le Parlement européen est-il en train de devenir la caisse de résonance des querelles électorales internes à l’Espagne, exploitant le Maroc comme bouc émissaire?

Il ne s’agit pas de demander au Parlement européen de ménager le Maroc. Une institution démocratique doit pouvoir critiquer, enquêter et demander des comptes. Mais quid des débats détournés de leur finalité européenne pour servir des stratégies partisanes nationales. C’est précisément là que le risque d’instrumentalisation apparaît.

Quand un contentieux bilatéral devient un dossier européen

Les relations entre Madrid et Rabat sont complexes: migration, coopération sécuritaire, pêche, commerce, Sahara, Sebta et Melilla, frontières et mobilité humaine et histoire. Il existe cependant une différence fondamentale entre traiter un problème réellement européen et tenter d’européaniser un affrontement politique qui relève d’abord de la politique intérieure espagnole et celle de ses relations propres avec le Maroc. Le danger serait de transformer chaque tension entre Madrid et Rabat en affaire européenne, chaque polémique médiatique en résolution parlementaire, et chaque accusation politique en vérité institutionnelle.

À ce jeu, le Parlement européen perdrait sa légitimité, sa capacité à examiner les faits avec distance, à distinguer les intérêts nationaux des intérêts européens et à ne pas devenir l’arène délocalisée des batailles électorales nationales.

Le Maroc comme variable de la politique espagnole

Depuis plusieurs années, le Maroc occupe une place singulière dans le débat politique espagnol. Il est devenu, selon les périodes, un sujet de politique étrangère, migratoire ou sécuritaire, mais aussi un objet de confrontation entre formations politiques.

Le problème commence lorsque le Maroc devient un instrument électoral. Il est politiquement tentant de désigner un adversaire extérieur pour expliquer des difficultés intérieures. Le «Morocco bashing» peut alors devenir une mécanique électorale commode: il simplifie une réalité complexe, mobilise les émotions et présente une posture de fermeté comme une preuve de patriotisme.

Mais ce qui peut être rentable électoralement à Madrid ne doit pas pour autant devenir une politique européenne. Ce qui rapporte quelques voix à un parti espagnol peut coûter beaucoup plus cher à l’Europe entière.

Le PPE doit mesurer sa responsabilité

Le Parti populaire européen occupe une position centrale dans les institutions de l’Union. Cette responsabilité implique une exigence particulière: ne pas confondre les intérêts d’une famille politique européenne avec ceux d’une de ses composantes nationales.

Le PPE ne peut pas devenir le prolongement européen des batailles politiques espagnoles. Il doit avoir à l’esprit que l’Union européenne entretient avec le Maroc un partenariat stratégique qui dépasse largement les alternances politiques à Madrid. Coopération migratoire, lutte contre le terrorisme, sécurité, commerce, investissements, énergie, stabilité méditerranéenne. Des intérêts communs trop importants pour être sacrifiés sur l’autel d’une polémique électorale.

Cela signifie pour le Parlement l’obligation de vérifier les faits et de protéger les institutions européennes contre les récupérations et manipulations partisanes.

L’Europe n’est pas l’annexe de la politique espagnole

C’est peut-être le point essentiel. L’Espagne a toute légitimité à défendre ses intérêts. Ses partis ont également toute liberté pour s’opposer au gouvernement ou critiquer sa politique étrangère. Mais le Parlement européen n’est pas le Parlement espagnol.

Ce qui est électoralement efficace à Madrid ou Malaga ne constitue pas nécessairement une priorité pour Strasbourg ou Bruxelles. L’Europe a besoin d’une politique méditerranéenne cohérente, prévisible et fondée sur ses intérêts stratégiques. Elle ne peut pas être continuellement redéfinie au gré des rapports de force électoraux d’un État membre.

Sinon, demain, chaque gouvernement ou chaque parti européen pourra chercher à internationaliser ses querelles nationales en les transformant en dossiers européens. Une pente glissante.

Le paradoxe du «Morocco bashing»

Il existe d’ailleurs un paradoxe que les promoteurs d’une ligne systématiquement hostile au Maroc devraient méditer. Le Maroc n’est plus simplement un voisin du sud. C’est un partenaire important de plusieurs pays européens. Sa position géographique, son rôle en Afrique, ses infrastructures, ses relations commerciales et son implication dans de nombreux dossiers régionaux en font un interlocuteur que l’Europe ne peut traiter avec légèreté.

Faire du Maroc un épouvantail électoral peut donc produire l’effet inverse de celui recherché. À force de vouloir présenter Rabat comme une menace permanente, certains responsables politiques risquent surtout de révéler leur propre incapacité à construire une relation méditerranéenne fondée sur la confiance, la fermeté lorsque cela est nécessaire et le pragmatisme lorsque les intérêts sont communs.

Une relation internationale ne se gère pas avec des slogans.

Le Maroc, de son côté, n’a aucun intérêt à répondre à chaque provocation par une escalade verbale. Il vient de le démontrer. La meilleure réponse au «Morocco bashing» n’est probablement pas un «Spain bashing» symétrique. La ligne est claire: défendre ses intérêts, répondre aux accusations factuellement, rappeler les engagements internationaux lorsqu’ils sont concernés et laisser les faits parler. La retenue diplomatique n’est pas nécessairement de la faiblesse. C’est une maîtrise stratégique. C’est aussi pourquoi l’Europe doit se garder de devenir l’amplificateur automatique de campagnes nationales.

Le véritable enjeu est européen

La question n’est pas de savoir si le Parlement européen doit être «pro-Maroc» ou «anti-Maroc». Il doit être pro-européen et défendre les intérêts de l’Union, contrôler l’action de ses institutions, protéger les principes démocratiques et traiter les partenaires étrangers à partir de faits établis et d’intérêts clairement identifiés.

Si le PPE veut jouer pleinement son rôle dans l’Europe de demain, il devrait précisément se distinguer de la tentation du «Morocco bashing» électoral. Car le Parlement européen ne doit pas devenir le théâtre où l’on exporte les querelles de la politique espagnole.

L’Europe mérite mieux qu’une instrumentalisation de ses institutions pour transformer un contentieux bilatéral en avantage électoral. Le partenariat euro-marocain mérite mieux que de devenir une variable d’ajustement des campagnes électorales espagnoles.

À Madrid, les partis peuvent faire campagne.

À Bruxelles et à Strasbourg, ils devraient surtout penser à l’Europe.

Voter une résolution est un acte responsable.

Par Aziz Daouda
Le 14/09/2026 à 12h59