Le Parlement européen s’apprête à débattre des événements tragiques survenus à Ceuta les 30 et 31 juillet sous un intitulé évoquant déjà de «récentes attaques hybrides» et «l’instrumentalisation des migrants».
Le problème n’est pas que le Parlement européen examine ces événements. Il en a pleinement le droit, et la gravité de cette tragédie impose même une analyse rigoureuse de ses causes, de son déroulement et de sa gestion opérationnelle. Le problème est qu’avant même l’ouverture du débat, son intitulé semble avoir déjà qualifié l’acte, établi son intention et, implicitement, désigné son responsable.
Or un parlement ne devrait pas partir d’une condamnation pour rechercher ensuite les éléments susceptibles de la justifier. Il devrait partir des faits pour parvenir, au terme d’un examen contradictoire, à une conclusion.
Une tragédie qui exige d’abord la vérité
Les événements des 30 et 31 juillet ont provoqué une situation humanitaire et sécuritaire d’une exceptionnelle gravité. Des milliers de personnes se sont dirigées vers Ceuta en très peu de temps. Des vies ont été perdues, des familles restent dans l’attente d’informations et les services publics des deux côtés de la frontière ont été soumis à une pression extraordinaire.
La première exigence est donc celle de la dignité envers les victimes, les disparus, leurs proches et toutes les personnes qui ont été exposées au danger.
La deuxième est celle de la vérité
Toute défaillance éventuelle doit être examinée. Toute responsabilité opérationnelle doit être établie. Toute erreur doit être reconnue et toute manipulation identifiée. Mais la gravité d’un événement ne transforme pas automatiquement une hypothèse en preuve ni une accusation politique en fait juridiquement établi.
Avant d’utiliser des expressions aussi lourdes que «chantage», «guerre hybride» ou «instrumentalisation étatique des migrants», une question élémentaire doit être posée: quelles sont les preuves d’une décision de l’État marocain d’organiser, de diriger ou de faciliter délibérément ces passages?
À ce jour, aucune instruction authentifiée, aucun ordre opérationnel, aucune demande politique et aucune chaîne de commandement démontrant une telle décision n’ont été rendus publics.
Quatre questions que l’on ne doit pas confondre
Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut distinguer quatre questions différentes.
Que s’est-il produit, heure par heure et secteur par secteur, sur le terrain? Des erreurs ou des insuffisances opérationnelles ont-elles été commises? Quel rôle ont joué les réseaux criminels, les passeurs et la mobilisation numérique? Enfin, existe-t-il la preuve d’une décision politique de l’État marocain visant à provoquer cette crise?
Les trois premières questions méritent une investigation complète. La quatrième ne peut être considérée comme résolue simplement parce que l’ampleur des événements fut exceptionnelle.
Une frontière peut être débordée. Des forces déployées peuvent être confrontées à un mouvement simultané, rapide et géographiquement dispersé. Des erreurs d’appréciation ou de coordination peuvent se produire. Mais une incapacité momentanée à contenir chaque mouvement en tout point ne constitue pas, en elle-même, la preuve d’une volonté de le faciliter.
La capacité ne doit pas être confondue avec l’intention. Une défaillance opérationnelle, même grave, ne suffit pas à établir l’existence d’une stratégie d’État.
Une mobilisation préparée sur les réseaux sociaux
Les événements n’ont pas commencé spontanément le matin du 30 juillet. Dans les jours précédents, des appels à une entrée massive à Ceuta avaient circulé sur WhatsApp, Facebook et d’autres plateformes numériques.
Des groupes réunissant des audiences considérables ont diffusé des points de rassemblement, des itinéraires, des horaires et des indications pratiques pour franchir la frontière par la mer ou à travers le périmètre terrestre. Des informations rendues publiques en Espagne ont évoqué des groupes suivis par environ 180.000 personnes.
Le 30 juillet était présenté comme une «occasion» à saisir, au motif que les institutions et les services de sécurité marocains seraient mobilisés par les célébrations de la Fête du Trône.
Des images et des vidéos montrant des personnes ayant apparemment réussi à atteindre Ceuta ont ensuite produit un puissant effet d’imitation. Des interprétations, parfois trompeuses, de certaines évolutions judiciaires espagnoles concernant les retours en mer ont également été diffusées comme la preuve que la traversée serait devenue plus facile.
À cette dynamique se sont ajoutés les réseaux de passeurs et les facilitateurs criminels, capables d’exploiter instantanément la viralité des contenus et l’espoir suscité par les premières arrivées.
La mobilisation numérique, les fausses informations, les vidéos de passages réussis et les instructions pratiques ont donc constitué des facteurs autonomes et puissants. Les reconnaître ne dispense nullement d’examiner la conduite des autorités. Mais les ignorer pour réduire toute la crise à une prétendue décision de Rabat revient à écarter les éléments qui ne correspondent pas à une conclusion préalablement choisie.
Le Maroc intervenait avant même le 30 juillet
Dans les jours précédant la crise, les forces de sécurité marocaines avaient déjà mené des opérations préventives. Des tentatives de départ avaient été interceptées, des rassemblements dispersés, l’accès à certaines zones restreint et des personnes soupçonnées de participer à l’organisation des passages poursuivies.
Ces interventions se sont poursuivies y compris pendant la période que certains observateurs ont ensuite décrite comme un «relâchement» délibéré des contrôles.
Il est légitime de demander si les moyens déployés étaient suffisants, si les alertes ont été correctement exploitées et si la coordination aurait pu être meilleure. Il n’est pas légitime de transformer automatiquement une insuffisance supposée en ordre politique, puis cet ordre supposé en «attaque hybride», sans produire les éléments permettant d’établir cette chaîne de responsabilité.
Pourquoi choisir la Fête du Trône?
La date du 30 juillet mérite également une analyse rationnelle.
La Fête du Trône est l’une des principales célébrations nationales marocaines. Les institutions de l’État et les services de sécurité sont mobilisés dans tout le pays pour les cérémonies officielles et les manifestations publiques.
Les messages diffusés en ligne invitaient explicitement les candidats au passage à exploiter cette mobilisation nationale. La date constituait donc une opportunité pour les organisateurs de la mobilisation.
En revanche, quel intérêt le Maroc aurait-il eu à provoquer délibérément une crise massive ce jour-là? Pourquoi aurait-il choisi de mettre en danger ses propres citoyens, de perturber sa propre célébration nationale, d’exposer ses forces de sécurité à une pression exceptionnelle et de déclencher une crise internationale parfaitement prévisible?
Le symbolisme du 30 juillet plaide davantage en faveur de l’exploitation de cette date par les organisateurs des passages qu’en faveur de l’hypothèse d’une opération planifiée par l’État marocain.
Le chantage, mais pour obtenir quoi?
Le terme de «chantage» est abondamment utilisé. Pourtant, un chantage suppose nécessairement une demande, une condition ou une concession recherchée par la contrainte.
Quelle était donc la demande du Maroc? Quel ultimatum aurait été transmis à l’Espagne ou à l’Union européenne? Quelle concession Rabat aurait-il exigée en échange de l’arrêt des passages?
Aucune demande de cette nature n’a été identifiée.
Un chantage sans exigence, sans ultimatum et sans contrepartie réclamée n’est pas un chantage. C’est une qualification politique privée de son élément factuel essentiel.
La notion de «guerre hybride» exige encore davantage de prudence. Elle suppose une coordination, une intention hostile et l’utilisation délibérée de plusieurs instruments pour déstabiliser ou contraindre un autre État. Elle ne peut être déduite de la seule ampleur d’un mouvement migratoire ni d’une défaillance alléguée du contrôle frontalier pendant certaines heures.
Sinon, une catégorie stratégique précise devient simplement une formule médiatique utilisée pour donner à une hypothèse l’apparence d’un fait.
Les actes postérieurs contredisent la thèse d’une opération coercitive
Lorsque l’ampleur du mouvement est devenue manifeste, les forces marocaines ont rétabli et renforcé les contrôles. Le Maroc a ensuite coopéré à la réadmission d’un très grand nombre de personnes ayant franchi la frontière.
Il a officiellement confirmé sa disponibilité à reprendre les migrants irréguliers concernés et demandé le retour urgent des mineurs marocains non accompagnés auprès de leurs familles.
Ces actes sont difficilement compatibles avec la théorie d’une politique délibérée d’instrumentalisation migratoire. Un État engagé dans une opération de coercition ne chercherait pas simultanément à empêcher les départs, à rétablir le contrôle, à accepter les réadmissions et à demander le retour de ses mineurs.
La coopération migratoire marocaine ne se limite d’ailleurs pas à ces deux journées. Entre 2023 et 2025, les autorités marocaines ont empêché plus de 227.000 tentatives de migration irrégulière, démantelé plus de 1.050 réseaux de trafic et secouru des dizaines de milliers de personnes en mer.
Ces résultats n’interdisent aucune critique et n’accordent au Maroc aucune immunité contre l’examen de ses actions. Ils démontrent néanmoins que sa politique constante repose sur la prévention, le sauvetage, la réadmission et la coopération, et non sur l’utilisation systématique de la migration comme une arme.
L’instrumentalisation existe peut-être, mais par qui?
Des personnes vulnérables ont manifestement été encouragées à risquer leur vie sur la base de promesses, de vidéos, de rumeurs et d’informations souvent trompeuses. Il existe donc une véritable question d’instrumentalisation.
Mais constater une instrumentalisation ne permet pas d’en attribuer automatiquement la responsabilité à un État.
Il faut identifier les comptes ayant lancé les appels, les administrateurs des groupes, les réseaux ayant diffusé les itinéraires, les financements éventuels, les passeurs et les acteurs ayant amplifié les contenus. Il faut déterminer qui a manipulé qui, par quels moyens et dans quel objectif.
L’identité de l’auteur de l’instrumentalisation doit être démontrée, non présumée.
Le Parlement européen doit débattre, mais sur la base des faits
Le Parlement européen est pleinement fondé à examiner les événements de Ceuta, à interroger les mécanismes de protection des frontières extérieures et à demander des réponses aux institutions concernées.
Mais son débat gagnerait en crédibilité s’il distinguait clairement les faits vérifiés des allégations, les défaillances opérationnelles de l’intention politique, les actions des réseaux criminels de celles des institutions étatiques et la critique légitime de l’accusation sans preuve.
La réponse la plus utile ne serait pas une résolution fondée sur des qualifications établies à l’avance. Elle consisterait à construire une chronologie commune, améliorer le partage en temps réel des alertes, renforcer la lutte contre les passeurs et l’incitation numérique, coordonner les réponses aux mouvements soudains, identifier les victimes et les disparus et assurer le retour légal et humain des migrants irréguliers et des mineurs non accompagnés.
Le Maroc ne demande à personne de renoncer à l’examen critique. Il demande simplement que cet examen soit complet, équilibré et soumis aux mêmes exigences de preuve que celles que l’Europe revendique dans ses propres traditions juridiques et démocratiques.
Nos deux rives sont liées par la géographie, la sécurité, les échanges humains et des intérêts stratégiques communs. Ni le Maroc, ni l’Espagne, ni l’Union européenne ne gagneront à transformer une tragédie humaine en instrument de polarisation politique.
La vérité ne protège aucun gouvernement contre ses responsabilités éventuelles. Mais elle protège le débat démocratique contre une dérive tout aussi dangereuse: celle qui consiste à prononcer le verdict avant d’avoir établi les faits.
*L’auteur s’exprime en sa qualité de coprésident marocain de la Commission parlementaire mixte Maroc–Union européenne. Les opinions exprimées dans cette tribune sont les siennes.




