Le passeport comme horizon de la «libération»: l’étrange paradoxe postcolonial de certains de ses promoteurs

Lahcen Haddad.

Lahcen Haddad

ChroniqueLa proposition visant à faciliter l’octroi de la nationalité espagnole aux personnes originaires du Sahara et à leurs descendants relève pleinement de la souveraineté de l’État espagnol. L’Espagne est libre de déterminer les conditions d’accès à sa citoyenneté et d’élargir les droits de ceux qu’elle souhaite en faire bénéficier. La contradiction ne réside donc pas dans la mesure elle-même, mais dans le discours de certains de ses promoteurs, qui cherchent à la transformer en «réparation historique», en acte de décolonisation et en validation indirecte d’une revendication territoriale.

Le 12/09/2026 à 10h31

Cette lecture mérite d’être soumise aux outils mêmes de la pensée postcoloniale dont elle se réclame. Car que signifie exactement cette «réparation»? Elle consiste à reprendre une catégorie produite par l’administration coloniale espagnole, à lui conférer une valeur identitaire permanente, puis à demander à l’ancienne métropole de décider qui peut aujourd’hui s’en prévaloir. Le colonialisme est dénoncé dans les discours, mais ses classifications sont conservées, sanctifiées et converties en titres de reconnaissance juridique.

Voilà le premier paradoxe: prétendre déconstruire l’ordre colonial tout en réactivant ses catégories. Le registre du colonisateur devient une source d’identité; son administration, une autorité historique; son passeport, un horizon d’émancipation. La colonisation est rejetée comme système de domination, mais les identités qu’elle a codifiées sont traitées comme des vérités politiques intangibles.

Il ne s’agit pas ici de contester le droit des personnes concernées à demander la nationalité espagnole. Un passeport ouvre des possibilités de mobilité, de travail, de protection consulaire et d’accès à des droits sociaux. Dans un monde profondément inégalitaire, une nationalité européenne représente un capital juridique et économique considérable. Il est donc parfaitement légitime qu’un individu souhaite l’acquérir.

Mais cette aspiration personnelle ne saurait être transformée en démonstration historique. Demander un passeport pour élargir ses droits ne constitue pas un acte de souveraineté, pas plus qu’une naturalisation ne représente un référendum territorial. La décision d’un individu d’entrer dans la communauté juridique espagnole ne prouve ni l’existence d’un État indépendant ni celle d’un droit collectif sur le territoire.

C’est pourtant ce glissement que certains promoteurs tentent d’imposer. Ils partent d’une mesure individuelle de citoyenneté pour aboutir à une conclusion collective sur l’histoire, l’identité et la souveraineté. Ils transforment un droit personnel en instrument de légitimation politique. Ce qui pourrait demeurer une mesure espagnole d’ouverture et de protection devient, dans leur récit, une sorte de certificat délivré par l’ancienne métropole sur l’identité et l’avenir d’une population entière.

Cette opération révèle une contradiction plus profonde encore. Ceux qui dénoncent toute relation historique entre le Sahara et le Maroc comme une survivance de domination cherchent simultanément auprès de l’ancienne puissance coloniale la reconnaissance capable de valider leur propre récit. Le lien marocain serait, par définition, suspect; la classification espagnole, en revanche, deviendrait une source légitime d’identité. L’histoire régionale serait disqualifiée, tandis que l’archive coloniale serait élevée au rang d’autorité.

Il s’agit là d’une forme manifeste d’intériorisation de la hiérarchie coloniale. L’Europe reste le centre qui nomme, reconnaît et légitime. L’identité ne serait pleinement valable qu’une fois certifiée par l’ancienne métropole. Le passeport européen devient plus qu’un document: il est présenté comme une consécration politique, presque comme la preuve qu’une identité formulée sous le colonialisme doit survivre au colonialisme lui-même.

Cette conception est difficilement compatible avec une véritable pensée décoloniale. Décoloniser ne consiste pas à demander à l’ancien pouvoir colonial de perpétuer ses classifications sous une forme juridique nouvelle. Décoloniser signifie précisément retirer à ce pouvoir la capacité de fixer durablement les identités, les appartenances et les frontières mentales des sociétés qu’il a autrefois administrées.

La proposition révèle également une instrumentalisation sélective de la mémoire. Certains de ses défenseurs invoquent la responsabilité historique de l’Espagne, mais évitent d’interroger la manière dont l’administration franquiste a elle-même recensé, fragmenté et classifié les populations du Sahara. Le recensement colonial est alors utilisé comme s’il constituait une photographie neutre, exhaustive et définitive d’une communauté politique, alors qu’il répondait aux besoins administratifs d’une puissance occupante.

«La citoyenneté est un lien juridique individuel. La souveraineté est une question territoriale et politique. Confondre les deux ne relève pas d’une démonstration juridique, mais d’une instrumentalisation.»

—  Lahcen Haddad

Une catégorie administrative coloniale ne devient pas une identité politique éternelle simplement parce qu’elle a été inscrite dans un registre européen. Un recensement ne crée pas un peuple souverain. Une carte d’identité ne fonde pas un État. Et un passeport accordé plusieurs décennies plus tard ne transforme pas rétroactivement une classification administrative en titre de souveraineté.

La véritable question postcoloniale se trouve donc ailleurs: pourquoi certains courants politiques ont-ils encore besoin de l’ancienne métropole pour certifier une identité qu’ils présentent pourtant comme autonome et antérieure à la colonisation? Si cette identité trouve son fondement dans son histoire propre, elle ne devrait pas dépendre d’une loi espagnole. Et si elle a besoin de cette loi pour obtenir sa reconnaissance politique, alors ses promoteurs reconnaissent implicitement la centralité persistante du pouvoir colonial qu’ils prétendent combattre.

Le paradoxe devient particulièrement saisissant lorsque cette naturalisation est célébrée comme l’aboutissement d’une lutte de libération. L’horizon proposé n’est plus l’affranchissement à l’égard de l’ancienne métropole, mais l’intégration à sa communauté juridique. L’émancipation passerait par l’obtention de son passeport, l’adhésion à son ordre constitutionnel et la recherche de sa protection.

Encore une fois, cette intégration peut être individuellement souhaitable et parfaitement légitime. Ce qui est contestable, c’est sa présentation comme victoire anticoloniale. On ne peut simultanément faire de l’ancienne métropole la source du problème colonial et l’autorité appelée à consacrer la solution. On ne peut dénoncer son ancien pouvoir de classification tout en lui demandant d’en actualiser les catégories.

Le droit international impose en outre une distinction que la rhétorique militante tente d’effacer. L’octroi d’une nationalité relève de la compétence d’un État à l’égard des personnes. Il ne détermine ni la souveraineté territoriale ni l’issue d’un différend international. Une loi espagnole peut créer des citoyens espagnols; elle ne peut, à elle seule, créer un peuple souverain, modifier des frontières ou résoudre une controverse territoriale.

La citoyenneté est un lien juridique individuel. La souveraineté est une question territoriale et politique. Confondre les deux ne relève pas d’une démonstration juridique, mais d’une instrumentalisation. Le passeport ne saurait devenir un bulletin de vote, la naturalisation un plébiscite ou une loi nationale le substitut d’un règlement politique international.

La critique ne vise donc ni l’Espagne, ni son gouvernement, ni les personnes qui souhaitent acquérir la nationalité espagnole. Elle vise certains secteurs politiques et séparatistes qui cherchent à détourner une décision légitime de l’État espagnol pour en faire une arme symbolique contre le Maroc et une validation de leur propre lecture du conflit.

En réalité, leur discours est moins décolonial qu’il ne le prétend. Il maintient l’ancienne métropole au sommet de la hiérarchie de la reconnaissance, ressuscite ses catégories administratives et transforme le privilège du passeport européen en substitut de l’émancipation politique.

La véritable décolonisation ne consiste pas à recevoir de nouveaux documents fondés sur les classifications d’hier. Elle commence lorsque l’ancienne métropole cesse d’être invoquée comme arbitre des identités, des appartenances et de l’avenir politique des sociétés qu’elle a autrefois administrées.

Par Lahcen Haddad
Le 12/09/2026 à 10h31